Le Tour du Larzac oui, mais pas n’importe quel Larzac ! Le Larzac Méridional. Une version alternative, essentiellement tracée dans le département de l’Hérault, où la rudesse du causse rencontre la lumière de la Méditerranée. Forgées par le pastoralisme, les sentiers et drailles de cet itinéraire de 105 kilomètres en arpentent l’immensité sauvage aux allures de Far-West tout en basculant dans les profondes gorges et vallées qui le ceinturent. Entre solitude méditative, fraîcheur des canyons et hospitalité des villages-étapes, je vous embarque dans une version un peu plus courte de celui que les marcheurs/ses appellent d’ores-et-déjà le TLM, nom de code bien trouvé pour ce GR® de Pays surprenant et loin des foules.
Difficulté : moyen | Distance : 105 km | Durée : 5 à 6 jours | Dénivelé : 2990m
AVANT-PROPOS : C’EST QUOI CE TOUR DU LARZAC MÉRIDIONAL ?
Quand bien même vous auriez l’impression de nouveauté, ce Tour du Larzac Méridional – TLM pour les initiés – ne date pourtant pas d’hier. En fait son histoire remonte même bien avant la pose des premières balises jaune et rouge. Ce fut d’abord un cheminement de nécessité fait de drailles de transhumance et de sentiers du quotidien, né bien avant que l’idée de marcher puisse être assimilée à un loisir.
Ce sont ainsi les bergers du Moyen-Âge et les convois muletiers qui, les premiers, ont commencé à en imprimer le tracé. Il faudra ensuite patienter plusieurs siècles, dans le courant de la décennie 1990-2000, pour que naissent, de manière fragmentée, des bouts du futur grand tour unifié sous l’impulsion des communes souhaitant ouvrir localement leurs premiers itinéraires de Promenades & Randonnées.

Les années 2010 sont décisives et signent le véritable acte de naissance du GR® de Pays Tour du Larzac Méridional. Les Communautés de Communes et la FFRandonnée mènent un gros travail de concertation pour adapter leurs boucles locales en un seul grand trek d’itinérance de 3 à 5 jours. L’inscription des paysages culturels de l’agro-pastoralisme des Causses et des Cévennes au Patrimoine Mondial de l’UNESCO en 2011 a donné un coup d’accélérateur décisif.
L’étape de valorisation restait à cocher. Le TLM est en effet longtemps resté un peu dans l’ombre de son homologue aveyronnais jusqu’à une impulsion récente visant à le (re)mettre en lumière pour lui donner la visibilité qu’il mérite. C’est à cette période que le tracé a été peaufiné, sécurisé et enrichi de boucles plus courtes permettant également des liaisons plus rapides entre villes-étapes.

Le résultat, vous le verrez, est un modèle du genre : un sentier parfaitement balisé qui réalise la prouesse de connecter trois identités majeures du territoire (le Grand Site de France de Navacelles, le Parc Naturel Régional des Grands Causses et le Géoparc des Terres d’Hérault) tout en maintenant une vraie sensation de solitude et d’immersion sauvage, loin des foules. Un itinéraire d’envergure qui donne à voir ce patrimoine vivant constitué de lavognes, de sotchs, de buissières et d’anciens chemins muletiers.
C’EST QUOI LA DIFFÉRENCE ENTRE LE LARZAC ET LE LARZAC MÉRIDIONAL ?
L’explication est avant tout géographique et administrative, mais pour le marcheur, elle touche aussi aux paysages, aux roches et aux ambiances de terrain. Dire « Larzac Méridional », c’est tracer une frontière invisible mais bien réelle au sein d’un immense plateau de 1 000 km².
Le Larzac « tout court » est viscéralement rattaché à l’Aveyron. C’est le Larzac historique des Templiers, des cités de Sainte-Eulalie-de-Cernon ou de La Cavalerie, et celui des grandes luttes paysannes des années 1970 contre l’extension du camp militaire. Le Larzac Méridional, lui, correspond à la frange sud-est du plateau, celle qui bascule administrativement dans les départements de l’Hérault et, dans une moindre mesure, du Gard.

Si maintenant on pose la carte de randonnée sur la table – ou qu’on ouvre son appli pour être moderne – la différence saute aux yeux : le Larzac central aveyronnais se présente souvent comme une immense steppe horizontale, infinie et dénudée. Le Larzac Méridional, lui, est beaucoup plus tourmenté.
Il s’avance comme un promontoire au-dessus des plaines du Languedoc. Il est profondément entaillé, cisaillé par des abîmes géants comme le Cirque de Navacelles ou les Gorges de la Vis, et bordé par des massifs forestiers comme la forêt de Parlatges.
Le sens même de l’adjectif méridional tient à l’influence méditerranéenne qu’il reçoit. Géologiquement, on est toujours sur le causse, mais climatiquement, les entrées maritimes venues de la Méditerranée viennent buter contre le Pas de l’Escalette.
La végétation change : les buis y sont denses, le chêne vert s’immisce dans les vallons. Le Larzac Méridional, c’est donc la version héraultaise, plus secrète et plus escarpée du Larzac, où le causse rencontre la verticalité des grands canyons et la lumière du Midi.

VENIR DANS LE LARZAC MÉRIDIONAL
Venir au Caylar
Le Caylar est la porte d’entrée nord du département de l’Hérault sur le Larzac. La voiture reste le moyen le plus direct de s’y rendre grâce à l’A75 (gratuite) qui le dessert au niveau du Pas de l’Escalette. C’est la sortie 49 que l’on vienne de Montpellier (environ 45 à 50 minutes) ou de Millau (environ 30 minutes). Le village est immédiatement à la sortie de l’échangeur et dispose de grands parkings publics et gratuits où l’on peut laisser sa voiture en toute sécurité le temps de faire le Tour du Larzac Méridional.
Si vous préférez l’option mobilité douce par conviction ou pour ne pas laisser une voiture plusieurs jours sur un parking, sachez que Le Caylar est très bien desservi par les bus liO de la région Occitanie. La ligne liO 661 qui fait Montpellier-Millau – ou 681 dans le sens Millau-Montpellier – passe par Le Caylar. Elle se prend depuis la station de tramway Mosson à Montpellier et circule toute l’année du lundi au dimanche.
Où dormir au Caylar ?
J’ai passé ma première nuit à l’Hôtel du Rocher, situé à l’entrée du Caylar, qui me rappelle ces anciens relais de bord de route. L’hôtel propose des chambres sobres, lumineuses et bien insonorisées, offrant tout le confort nécessaire pour se reposer avant (ou après) une longue semaine de marche sur les sentiers du TLM. C’est l’archétype du relais d’étape : simple, propre et efficace, sans chichi inutile.
Les prix constatés pour une nuitée en chambre double standard débutent généralement autour de 65 € à 70 € la nuit. Les prix fluctuent légèrement selon la saisonnalité et le type de chambre, mais l’établissement conserve une politique de prix très douce pour le plateau. À cela s’ajoutent les formules classiques pour le petit-déjeuner ou la demi-pension si vous mangez à leur restaurant de terroir le soir. Infos et réservation : 04 67 44 99 10 ou hotel.du.rocher@orange.fr

JOUR 1 : LE CAYLAR – SOUBÈS
Distance : 15,7 km, Durée : 4h30, Dénivelé : +120m/-655m
LE CAYLAR
On ne s’élance pas sur le Tour du Larzac Méridional sans avoir auparavant visité le village du Caylar, point d’ancrage essentiel du plateau et carrefour géographique, historique et logistique incontournable.
J’y sens déjà une fraîcheur plus marquée qu’à Montpellier. Après tout il est perché à 750 mètres d’altitude, à l’extrémité nord du département, comme un verrou avant d’accéder aux grands espaces caussenards.
Moins marqué par l’administration des Templiers ou des Hospitaliers que son voisin aveyronnais de La Couvertoirade, Le Caylar s’est développé comme un bourg agricole et commerçant indispensable à la vie quotidienne des bergers du Larzac héraultais, structurant les échanges de laine, de bêtes et de grains.
Sa singularité c’est d’être bâti au pied d’un chaos rocheux spectaculaire qui abritait, au Moyen-Âge, le castellum qui lui a valu son nom. Le Caylar est en effet un dérivé contemporain de l’occitan castlar, qui évoque un lieu fortifié.
En remontant l’escalier ancien de sa Grande Rue, encadré de façades ruinées et grignotées par la végétation, j’essaie d’imaginer la vie ici au 12ème siècle, à l’ombre du château fort qui dominait le village, animée par le passage des voyageurs et des bergers transhumants.

Depuis le sommet du Roc Castel, c’est tout l’infini du Larzac qui se déploie. Cette vigie panoramique permet au randonneur de découvrir d’un seul regard le terrain qu’il s’apprête à parcourir.
Et c’est avec des fourmis dans les jambes que je bascule sous la chapelle de Notre-Dame-de-Villevert, me faufilant par les artères abandonnées du faubourg médiéval vers le centre moderne du Caylar.
La vue depuis le Roc Castel offre la première sensation d’espace du Tour du Larzac Méridional et c’est celle qui embrase mon envie d’aventure
J’y trouve l’oeuvre insolite de l’artiste Michel Chevalier, un arbre sculpté réalisé dans le tronc d’un vieil orme mort. Il met en scène avec une précision remarquable toute la faune, la flore et la vie pastorale du Larzac.
Il faut y voir une lecture symbolique et physique du territoire avant d’en fouler le sol et que, par de discrètes petites rues où ont été peintes les premières balises, démarre pour de bon ce voyage sur le Tour du Larzac Méridional.

PREMIERS KILOMÈTRES
J’ai un devoir d’honnêteté avec les lecteurs-trices. C’est aussi la marque de fabrique du blog et ça explique la confiance établie de longue date avec les personnes qui me suivent et s’inspirent de mes récits de randonnée.
Tout itinéraire a son ventre mou, son (ou ses) passage(s) forcément un peu plus bof. Pour le TLM c’est là, maintenant, peu après la sortie du Caylar. L’équivalent de 4,5 kilomètres de route met immédiatement la patience du randonneur à l’épreuve.
Pas moyen de l’éviter pour aller chercher la véritable porte d’entrée du causse aux Barasquettes. On peut voir ça comme une bonne chose de faite une fois parvenu au bout de la route. Car, ensuite, on ne la verra plus de la journée.
Et assez peu les autres jours en comparaison. Et puis je dois apporter un peu de nuance à tout ça car il y a « route » et « route ». Ce préambule en bitume demeure profondément champêtre et peu circulant.

C’est une voie étroite où les véhicules se font rare, tracée dans un décor d’abord agricole puis, plus tard, qui voit les formes du Larzac s’éveiller et commencer à enthousiasmer les sens.
Une première promesse visuelle qui nourrit l’impatience de quitter le goudron pour un sentier. En tout cas déjà de quoi tenir jusqu’à, finalement, trouver la balise qui m’aiguille enfin là où les voitures n’iront pas. C’est, à mes yeux, le départ officiel du TLM.
AU-DELÀ DES BARASQUETTES
Le Larzac Méridional s’ouvre, immense, devant moi. Les balises n’y passent pas encore en mode « GR® de Pays », verrouillées en blanc et rouge jusqu’à Soubès ainsi que le veut la règle fédérale.
C’est priorité aux GR® lorsque ceux-ci partagent le même chemin que leur cousin de pays. C’est le cas ici où notre TLM est commun avec le GR®71, descendu des contreforts du Mont Aigoual pour rejoindre Lodève.
Ce sont donc ces balises que je piste au fil d’un petit chemin qui me laisse le temps de me familiariser avec la planète Larzac Méridional : de l’espace oui, à foison, mais aussi des reliefs.
Ceux-là sont souvent poussifs mais forcent néanmoins la surface du causse. Également une toison végétale affleurante, parfois dense, parfois plus timide comme une repousse de barbe encore hésitante.

Et des sommets, des vrais, telle une ligne plus sombre à l’horizon. Un rempart qui enferme ce décor, à moins qu’il ne le protège. C’est le massif de la Séranne d’un côté et le bloc des Cévennes de l’autre.
L’ensemble est touché par la grâce du printemps. Une bénédiction de couleurs parmi lesquelles s’impose le vert dont il faut profiter avant que l’étau de l’été ne le transforme en paille.
Ce sont des vagues de cheveux d’ange ondulant sous la caresse d’une légère brise, les fleurs violettes en forme d’index recourbé de la Sauge des Prés ou encore des bouquets de Thym Commun qui parfument les abords du chemin.
Puis, subitement, le paysage change et cette vision du Larzac disparaît, effacée par des chênes plus hauts et des pins en pagaille qui dresse une forêt autour du sentier.

La nature même de celui-ci vient de passer d’un rouge dur et sec, un peu sanguin parfois, à une trace plus claire et même sableuse répandue au pied d’affleurements de rochers à la texture torturée.
C’est dans cet environnement plus familier au provençal que je suis que je poursuis mon chemin, basculant plus tard, à l’invite de la signalétique, dans le creux d’un profond vallon où est inscrit le lit, asséché, du ruisseau de Font d’Amans.
Si la notion de Larzac Méridional pouvait me paraître encore un peu floue, ce passage soudain du causse au Midi me la rend immédiatement compréhensible
C’est l’heure de la descente vers Soubès, que je craignais caillouteuse et brutale mais qui est tout l’inverse. Charmante et confortable, je m’y laisse couler en douceur en relevant progressivement ma garde.
Jusqu’à voir apparaître le vignoble dans une trouée de chênes et, plus bas encore, les toits de Soubès où m’attend mon étape de ce soir.

SOUBÈS
Étiré au-dessus de la Brèze avant qu’elle ne rejoigne la Lergue, Soubès pose devant le contrefort boisé du Causse comme un décor de carte postale. Le GR® de Pays s’y aventure mais quelques légers pas de côté s’imposent pour savourer pleinement le charme médiéval méridional de cette ancienne baronnie.
Le nom des Peyrotte, une famille qui va y opérer une impressionnante concentration foncière et politique entre le Moyen-Âge et le 16ème siècle, plane toujours dans l’ombre de l’imposant château dominant le bourg.
À Soubès, le clapotis apaisant des fontaines rebondit en écho sous les arches des nombreux porches enjambant d’un saut les rues étroites au revêtement pavé élégant.
Le village rend également hommage à Paul Dardé, le sculpteur légendaire du Lodévois et Larzac, qui y installa son nouvel atelier en 1919. C’est là, au contact direct de la roche calcaire qu’il aimait tant façonner, qu’il va préparer les œuvres majeures qui lui vaudront le Grand Prix National des Arts en 1920 (notamment son célèbre Grand Faune).
Il lègue à Soubès son Monument aux Morts, érigé en 1921 à l’entrée du cimetière et classé Monument Historique. Non, décidément, Soubès ne se traverse pas à la hâte.

DORMIR À SOUBÈS
Il faudra sortir de Soubès et franchir la Brègue pour rejoindre la grande propriété de Las Cans, à quelques minutes à pied du centre du village. Cette vaste demeure familiale abrite plusieurs chambres d’hôtes confortables pour faire étape. Christian, un passionné d’astronomie, et Catherine, qui a longtemps vécu à La Réunion, y accueillent les visiteurs de passage après avoir bâti ce bel ensemble de leurs mains. Un vrai savoir-faire qui impressionne au regard des volumes de l’habitation. Mention spéciale à la piscine semi-intérieure qu’il faut vraiment essayer ! La chambre double est à partir de 75 euros la nuit. Infos et réservation : 04 99 91 11 51 ou l-habitant.christian@orange.fr
MANGER À SOUBÈS
Las Cans ne fait pas table d’hôte, il faudra donc retourner sur Soubès, à moins de 10mn à pied, pour votre repas du soir. Depuis la fermeture du Food Truck de la Daronne, ce sera donc nécessairement au Bistrot du Terral que ça se passera, sur la place centrale du village et ses grands platanes. C’est l’institution locale pour boire un coup et manger en terrasse. C’est de la cuisine traditionnelle et préparée maison. C’est le spot parfait pour l’ambiance « place de village » du Sud. Attention aux horaires : un petit coup de fil ou une validation rapide avec Christian à votre arrivée à la chambre d’hôtes reste le meilleur réflexe pour s’assurer des ouvertures exactes du soir et bloquer une table sans mauvaise surprise. Infos : 04 67 44 01 48

JOUR 2 : DE SOUBÈS À LA VACQUERIE
Distance : 14,8 km, Durée : 5h, Dénivelé : +610m/-230m
LE CIRQUE DU BOUT DU MONDE
Après avoir quitté Soubès, il faudra dépasser le Serre de Molenty et s’acquitter d’une ascension régulière en sous-bois pour révéler le Cirque du Bout du Monde et son défilé de falaises jeté en arc-de-cercle autour du petit hameau de Gourgas. Les coulées sombres des arbres de la Forêt de Parlatges s’y précipitent conjointement aux nombreux ruisseaux convergeant vers la Brèze. Un décor spontanément impressionnant, traversé jadis à mi-pente par le Tour du Larzac Méridional qui s’y inscrivait dans les contorsions d’une roche soumise aux caprices de l’érosion.
Un cheminement interdit depuis l’éboulement de novembre 2025 qui a secoué ses parois. La cicatrice, bien visible, témoigne de la masse importante qui s’est détachée des falaises en modifiant l’équilibre de ce site sensible. En raison des risques de chutes de pierres résiduelles et de la fragilisation de la paroi, le TLM a été interdit dans la zone impactée. Une déviation officielle a été mise en place par le haut, déroutant temporairement les randonneurs directement vers le plateau calcaire pour contourner la zone à risque.

N’en soyez surtout pas déçu car le spectacle panoramique depuis le toit du cirque vaut largement le détour. Cette déambulation, parfois au plus près du rebord des falaises, se révèle même carrément réjouissante en dévoilant le site depuis le haut. Ici le Tour du Larzac Méridional domine son monde. Ou plutôt son Bout du Monde ! C’est un point de vue saisissant, capturé à hauteur de rapace, qui ouvre en même temps sur l’étagement du chemin de crête se dirigeant vers la ferme de La Roque. Une première sensation d’espace très forte qui ne m’a pas laissé insensible.
SAINT-PIERRE-DE-LA-FAGE
La sortie du Bout du Monde se fait par une petite route départementale qui, affleurant de l’immensité pastorale du Larzac descendue du nord, rejoint en toute discrétion Saint-Pierre-de-la-Fage. À 600m d’altitude, ce petit bourg d’à peine une centaine d’habitant incarne la rudesse et l’authenticité du Larzac Méridional. Le nom même de « La Fage » fait référence au hêtre (fagus en latin), rappelant qu’avant la déforestation pastorale, le plateau abritait de vastes forêts.

Mais une fois les arbres disparus, c’est un autre élément naturel que les habitants ont appris à dompter : le vent. Rien d’étonnant alors à ce que ce soit l’ancien moulin, construit au 19ème siècle, qui nous accueille au débouché de la route, à un jet de pierre de l’entrée du village. Cette relique d’un temps où les habitants tentaient de subvenir à leurs besoins en céréales malgré l’ingratitude du sol est l’un des rares moulins de l’Hérault à avoir retrouvé ses ailes et son mécanisme d’origine.
Comme de nombreux villages du Causse, Saint-Pierre-de-la-Fage affiche le visage d’une architecture de subsistance, en immersion totale dans la vie pastorale d’altitude et l’écosystème du Larzac. Je choisis d’y faire ma pause du midi, profitant des tables dressées sur le petit carré de verdure qui jouxte la chapelle trapue de Saint-Pierre-aux-Liens et son cimetière.

LA FORÊT DE PARLATGES
En poursuivant ma marche, l’immensité du causse s’efface progressivement et laisse s’installer une pénombre salvatrice. Le tracé du GR® de Pays Tour du Larzac Méridional plonge ici sous la canopée de la Forêt de Parlatges, un massif forestier agrippé aux reliefs tourmentés du Lodévois. Davantage qu’une parenthèse boisée, ce massif de plus de 2400 hectares est l’héritage vivant de la politique de Restauration des Terrains en Montagne menée dès la fin du 19ème pour lutter contre l’érosion des sols.
Des millions de pins noirs d’Autriche – choisis pour leur rusticité – sont plantés pour fixer le sol. Plus de cent ans après, ils constituent encore près de 60% du couvert forestier à travers lequel s’élève la large piste que j’emprunte maintenant. Le reste se partage entre chênes, hêtres et, plus récemment, essences indigènes destinées à transformer Parlatges en une forêt mosaïque apte à mieux résister aux défis climatiques de demain.

En atteignant sa partie sommitale, à 770 mètres, j’y suis rejoint par le GR®7 qui s’invite sur le TLM en lui grillant la priorité au balisage au passage. De grandes trouées s’ouvrent parmi les résineux, y créant des clairières tapissées d’Asphodèles. Cet ancien symbole des champs de l’au-delà dans la mythologie grecque trouve ici un terrain de prédilection pour jouer le spectacle de sa floraison massive.
Un dernier corridor végétal me fait surgir à l’air libre, révélant l’immensité nue du causse ceinturé de reliefs : au nord les Cévennes et l’Aigoual et, à l’est, la barrière calcaire de la Séranne, déroulée depuis les antennes du Mont Saint-Baudille, le point culminant du Lodévois. Je pose sur ce paysage un regard neuf, peu habitué à contempler ces lignes de sommets de ce côté-ci. Et encore moins à embrasser l’infinité du Larzac qui remplit l’horizon jusqu’à la ligne indistincte des Gorges de la Vis que j’atteindrai demain.
LA VACQUERIE-ET-SAINT-MARTIN-DE-CASTRIES
À l’appel d’une balise, je replonge dans le sous-bois, basculant rapidement à travers la Combe Roujal jusqu’à gagner les faubourgs de La Vacquerie, point d’arrivée d’une seconde journée intense passée entre vallées et points hauts. Le village tire son nom de sa vocation originelle — la terre des vaches — bien que ce soient les brebis laitières, destinées à la fabrication du Roquefort ou des pélardons locaux, qui règnent aujourd’hui sur le territoire. J’y fais mon entrée comme dans une oasis pastorale faite de ruelles étroites et de voûtes en plein cintre. Une halte bienvenue alors que le ciel s’est ridé de nuages sombres apportant avec eux l’orage et la pluie.

Où dormir à La Vacquerie ?
On a posé les sacs chez l’ami Jean-Louis, au Relais des Faïsses, juste à la sortie de La Vacquerie, sur le tracé du TLM. Jean-Louis, il a toujours plein d’histoires à raconter et connaît le territoire comme sa poche. Ce passionné d’apiculture accueille les randonneurs – mais pas que – depuis déjà un bon moment (il est également placé sur le Chemin de Saint-Guilhem) dans ses chambres d’hôtes simples et confortables (4 chambres pour une capacité totale d’environ 11 personnes), au sein d’une bâtisse entourée d’un grand terrain arboré qui offre une vraie sensation de calme naturel. Une halte caussenarde sans chichis, très ancrée dans la vie agricole et pastorale du plateau. Tarif : à partir de 78 euros la chambre double. Infos et réservation : 06 08 28 26 76
Il y a également un camping à La Vacquerie pour celles/ceux qui sont en tente.
Où manger à La Vacquerie ?
Jean-Louis ne fait pas table d’hôte, il faudra donc aller manger dehors. Soyez rassurés, tout est à portée de pieds. Si l’adresse gastro réputée de La Vacquerie est sans aucun doute l’Ogustin, j’ai pour ma part pris mon repas au Bistrot Larzac, un endroit bien sympa en mode chalet en bois et rock’n’roll où on mange super bien. Super ambiance et super équipe.

JOUR 3 : DE LA VACQUERIE À NAVACELLES
Distance : 17,9 km, Durée : 5h, Dénivelé : +190m/-485m
LES BESSES
L’orage a fait son temps, éclipsé par un soleil retrouvé qui en a méticuleusement nettoyé toute trace d’existence lorsque je me remets en marche sur le ruban de route étroit qui va rejoindre, plus haut, le Mas de Eiguières. Au-delà de ses fermes, le Larzac clandestin et sauvage reprend ses droits tandis que le chemin s’élève en douceur au-dessus de la vaste Plaine de la Barre. Dans la quiétude de ces premières heures de randonnée, j’apprécie le profil parfois en balcon de l’itinéraire à sa juste valeur.
Puis, en approchant du lieu-dit les Besses, deux anciens mas caussenards surgissent soudain de la végétation. L’abandon les a laissés à nu, vides et dépourvus de toit ; mais leur structure imposante impressionne et témoigne de la vocation agricole toujours forte de ces terres. La particularité des Besses était cependant d’abriter une verrerie du temps de la saga des gentilshommes verriers du Larzac.

Du Moyen Âge jusqu’au XIXe siècle, les forêts de chênes et la présence de silice ont favorisé l’implantation de verreries clandestines ou royales sur le plateau et ces grands bâtiments servaient autant à loger la main-d’œuvre et stocker les matières premières qu’à abriter les bêtes qui assuraient le transport du bois et du verre vers les plaines de l’Hérault. Un petit chemin cascade ensuite sous la route menant au hameau et rejoint la minuscule départementale filant à travers champs vers Saint-Maurice-Navacelles.
LES GORGES DE LA VIS
Saint-Maurice-Navacelles s’apparente au ticket d’entrée du randonneur pour les Gorges de la Vis, dont l’ouverture béante, au niveau du cirque de San Peyle, n’est qu’à à peine plus d’un demi-kilomètre du centre du bourg. Empruntées conjointement par le Tour du Larzac Méridional, le GR®7 et le Chemin de Saint-Guilhem, les Gorges de la Vis constituent un temps très fort de chacun de ces itinéraires.
Malheureusement, plusieurs effondrements dûs à l’érosion ont endommagé le sentier en encorbellement qui a littéralement glissé dans le lit de la rivière. S’en est suivi naturellement une interdiction d’accès par arrêté, bouclier juridique indispensable pour couvrir des municipalités incapables de réunir le budget pharaonique qui permettra de purger des falaises de 300 mètres de haut ou de construire des passerelles suspendues en béton sur des kilomètres de parois instables.

Un dialogue est ouvert avec EDF, qui possède une infrastructure majeure et historique dans le fond des gorges : la centrale hydroélectrique de Madières, alimentée par une canalisation forcée et un canal d’amenée souterrain qui captent les eaux de la Vis bien plus haut, juste en aval de Navacelles. Le sentier de randonnée, en fond de gorge, emprunte en grande partie l’ancien chemin de service d’EDF (le « chemin du canal »), créé à l’origine pour permettre aux ouvriers d’entretenir la prise d’eau et les galeries.
Dans l’attente de travaux de consolidation du sentier, les Gorges de la Vis sont pour l’heure rendues à leur nature sauvage
Mais, aujourd’hui, cette maintenance est automatisée et ce sentier n’a plus de valeur industrielle. L’entreprise estime donc que son entretien ne relève plus de sa responsabilité financière, d’autant que les coûts de stabilisation face aux effondrements géologiques actuels sont astronomiques. Le dialogue est néanmoins engagé mais la situation a de grandes chances de rester figée pour longtemps.

LA VARIANTE DES GORGES
Bonne nouvelle : la déviation mise en place pour éviter d’emprunter les Gorges de la Vis a tout du bel épisode immersif dans l’imagerie rêvée du Larzac que le randonneur serait à même de souhaiter pour dissiper la frustration de l’interdit. La plongée dans le grand vide ouvert par la rivière attendra Navacelles !
Nous voici de retour dans l’intimité du causse, par des chemins coupés du monde qui s’enfoncent dans le secret de quelques vallons boisés et dissimulés à la vue et au su de tous. Je craignais un substitut quelconque, bricolé sous la dictée du pragmatisme plus que de l’esthétisme : je me trompais et c’est avec un enthousiasme non feint que je remonte le fil de cette variante des gorges qui s’en va chercher la Baume Auriol par le sud-ouest en filant plus tard par des landes arides et mouchetées de buis.

LE CIRQUE DE NAVACELLES
Est-il encore besoin de présenter ce lieu de superlatifs ? Je lui avais consacré un reportage entier lors d’un automne flamboyant il y a de ça quelques années. — voir l’article Plongée dans le Cirque de Navacelles. Mais je ne rechigne jamais à y revenir, amusé du plaisir intact que j’éprouve à plonger le regard vers cette béance magnifique depuis les murs en pierre sèche de la Baume Auriol.
C’est chaque fois une première fois. Et je ne compte plus le nombre de raisons qui m’ont conduit jusqu’à ce célèbre Grand Site de France adoubé également par l’UNESCO et récemment encore auréolé d’une inscription au sein du Geoparc Terre d’Hérault. Le Tour du Larzac Méridional y passe donc, franchissant ses falaises en empruntant le magnifique Sentier du Facteur dont les premiers lacets s’enroulent en encorbellement dans la roche.

Un point d’orgue absolu. Le climax d’une étape attendu, un peu comme une arrivée du Tour de France sur les Champs-Élysées. Ce final à Navacelles est une fête. Je me régale de prendre pied, plus bas, sur cette crête étirée tout en longueur entre le pied des falaises et la dernière pente s’affaissant vers le fond du cirque. Elle forme une passerelle tirée entre l’ancien méandre à main droite et les contorsions de la Vis côté gauche.
Tout est beau dans cette merveille géologique que le temps et l’érosion ont légué aux Hommes
Je contemple deux perspectives dominées par le sentier et dont je ne saurais dire laquelle est la plus belle. Blotti au fond de cet abîme de calcaire, 300 mètres en contrebas de la surface du causse, le hameau de Navacelles apparaît comme un oasis miraculeux accolé à son Rocher de la Vierge. Et, alors que le causse expose sans complaisance son aridité assumée, le fond du cirque s’épanouit dans la verdure et la fraîcheur dans un contraste visuel et thermique saisissant.

Pendant des siècles, vivre à Navacelles relevait de l’héroïsme ou du choix de l’isolement total. Le hameau était ravitaillé uniquement à dos de mulet par de raides sentiers comme celui du Facteur. Le bâti du village reflète cette rudesse : des maisons hautes en pierre locale, serrées les unes contre les autres pour maximiser l’espace cultivable dans l’ancien méandre et se protéger des crues mémorables de la Vis. Le randonneur que je suis, passager éphémère en ce lieu, y voit un havre de paix et un décor de rêve pour déposer son sac à dos le temps d’une nuit.
Où dormir et manger à Navacelles ?
La halte un peu incontournable c’est l’Auberge de La Cascade, qui porte bien son nom car située juste en face le belvédère sur celle-ci. Dans un bâti ancien trapu et typique, c’est une halte à la fois rustique et familiale. L’auberge cultive un esprit de tradition et de simplicité rurale depuis des générations. Les repas sont pris dans la salle de restaurant, un grand et bel espace vouté en pierre. Les plats sont simples mais gourmands. Tarif à partir de 64 euros en demi-pension pour 2 personnes (84 euros pour une seule). Infos et réservation : 04 67 81 50 95

JOUR 4 : NAVACELLES – SAINT-MICHEL-D’ALAJOU
Distance : 22,9 km, Durée : 7h15, Dénivelé : +730m/-275m
LES GORGES DE LA VIS ET LES MOULINS DE LA FOUX
Retour en terrain connu. Je quitte Navacelles au petit matin alors que le soleil vient à peine d’affleurer par dessus la haute corniche du cirque, déposant de premiers rayons sur les façades des maisons en pierre. Depuis le belvédère aménagé, je viens saluer la Vis dont le cours paisible depuis la splendide arche du pont dit romain est soudainement interrompu par une rupture brusque qui la transforme en cascade. Deux spots incontournables ici, à Navacelles, et que je savoure solitaire dans la douce quiétude des premières heures de la journée.
La suite de l’itinéraire, je la fais main dans la main avec la Vis qu’il faut maintenant remonter vers l’aval en s’appliquant à suivre méthodiquement les courbes qu’elle a imposé au terrain. Une opération d’assez longue haleine qui peut parfois donner l’impression de ne pas progresser très vite au fil de ce corridor frais et verdoyant qui mène aux Moulins de la Foux.

Un petit crochet en aller-retour sera indispensable pour rendre visite à ce site majeur du patrimoine local que j’avais lui aussi déjà évoqué sur Carnets de Rando. Ce qui frappe d’abord aux Moulins, c’est le bruit. La Vis, jusqu’alors apaisée, rue maintenant contre le rocher dans un vacarme assourdissant.
Au mois de mai, après une période de précipitations intenses, les Moulins de la Foux ressemblent à un Colisée d’eau où la Vis livre un combat furieux avec le rocher. Visuellement impressionnant. Le site a cette particularité d’être le lieu de la résurgence de la rivière depuis sa disparition sous terre plus en amont. Ce qui explique ce jaillissement épique qui célèbre son retour à l’air libre à la sortie d’une partie plus étroite des gorges.

Et c’est là, dans cet encaissement rocheux déjà sublime, qu’ont été construit les Moulins de la Foux, fortifiés directement au-dessus du gouffre. Restaurés de main de maître, ces bâtiments de pierre semblent littéralement ancrés dans la falaise et enjamber le tumulte des eaux. C’est un site d’une fraîcheur absolue et d’une grande puissance sensorielle, où le fracas de l’eau brise le calme du canyon.
VISSEC
Le calme revient une fois que j’ai repris pied sur le tracé du TLM, dessiné en rive droite de la Vis. Après un dernier méandre serré autour du Roc du Ceisse, le lit de la rivière s’élargit peu à peu et ses courbes s’adoucissent autour de gorges plus ouvertes qui, peu à peu, amènent mes pas en direction de Vissec.
Le nom même du village annonce la couleur : en occitan, vidh-sec signifie la « Vis sèche ». C’est le phénomène le plus étonnant de cette section. En-dessous de moi, le cours d’eau n’existe plus, évanoui dans le calcaire par un réseau de galeries karstiques invisibles. Seul demeure son large lit fossile de galets blancs sinuant silencieusement dans ce décor de Gard de bout du monde.

J’ai provisoirement quitté l’Hérault, le temps de quelques pas chez le voisin gardois. Le village semble en retrait de la folie touristique qui anime Navacelles et son cirque. D’allure plus rustique, Vissec affiche le visage compact d’un hameau dont les siècles n’ont pas réussi à entamer l’identité pastorale et médiévale.
Là où Navacelles convoque un fantasme de romantisme très moderne, Vissec affiche une ruralité brute assumée dans le creux d’un cirque plus modeste et qui semble très bien se porter sans chercher à revendiquer les titres de gloire de son illustre homologue en aval. Figé dans le temps et oublié volontaire du monde : c’est ainsi que m’apparaît Vissec lorsque j’en traverse les rues désertes.

LES GORGES DE LA VIRENQUE ET LES SOTCHS
Plus loin le lit de la Vis s’échappe vers le nord, s’enroulant autour du Tibelet pour monter vers Alzon et les Cévennes. C’est désormais la Virenque, son principal affluent, qui accompagne le TLM vers le Camp d’Alton, bourgade assoupie en aval du défilé où s’engage le sentier. J’y croise foule de baliseurs du Comité Départemental de Randonnée de l’Hérault, efficacement structurés pour entretenir la signalétique du Tour du Larzac Méridional sur cette section.
En pénétrant dans l’univers de la Virenque, j’éprouve la sensation de découvrir un lieu plus intime et farouche, loin de la verticalité luxuriante et des résurgences puissantes de la Vis. Au même titre que celle-ci, la Virenque est une rivière fantôme dont l’eau s’écoule en sous-sol la majeure partie de l’année. Le fond du canyon accueille une végétation spécifique qui a appris à survivre à la sécheresse estivale : buis denses, chênes pubescents tortueux ou érables de Montpellier.

Mon chemin y trace une frontière invisible entre le Larzac héraultais et le Causse du Blandas gardois. Un patou foufou et insouciant m’y accompagne un bon moment après avoir abandonné le troupeau de chèvres qu’il est censé protéger. Je suis contraint de le chasser avant d’attaquer la montée vers le causse sous peine de le voir me suivre jusqu’à Sorbs ! On est loin de la Bête du Gévaudan décrite sur les réseaux !
L’ascension en question se révèle aussi brève – pas plus de trente minutes – que sportive ! Sans doute l’effort le plus marqué à produire sur ce TLM. Je surgis à l’issue au milieu des sotchs, terme typiquement caussenard, issu de l’occitan sòch, qui désigne une curiosité géologique majeure des plateaux calcaires comme le Larzac et que je connais davantage sous le nom de doline.

Sur ce socle calcaire, l’érosion a créé par endroits des dépressions circulaires ou ovales, comme des petits cratères ou des entonnoirs naturels dont le fond communique souvent avec le réseau souterrain par des fissures. Certaines accueillent des champs cultivables, d’autres, plus modestes, des lavognes.
Celui près duquel passe l’itinéraire est un gros spécimen, plus proche du gouffre que de la doline ! Une barrière de protection permet de jeter un oeil sur cette immense dépression dans laquelle plonge la végétation du causse. La Nature s’assagit au-delà, abandonnant les gorges et les sotchs pour un décor retrouvé de champs et d’habitats de pierre paisibles comme au Mas de Ville Vieille ou, plus loin encore, à Sorbs.

SAINT-MICHEL-D’ALAJOU
Le TLM prend ensuite le chemin du sud par une route qui ne doit pas souvent voir de véhicule et qu’un balisage invite rapidement à quitter pour plonger dans une large dépression où coule sporadiquement le ruisseau des Valachs après la pluie. Ce sont les retrouvailles avec ce Larzac Méridional aux allures de savane que j’avais laissé derrière moi depuis la Baume Auriol hier.
En douceur, je reprends de l’altitude vers les grands espaces ouverts qui consacrent l’immensité du territoire. À l’instar de l’Aubrac ou du Cézallier — lire l’article GR®30 Tour des Lacs d’Auvergne — le Larzac célèbre l’union du ciel et de la terre. Un troupeau de nuages s’essaime à l’horizon en écho à ceux des brebis au sol. Dans le Larzac le pastoralisme se décline aussi dans l’azur.

Devant moi, la silhouette ruinée du château de Saint-Michel, jadis assiégé par les soldats de Philippe-le-Bel, se dresse comme une dent fatiguée qui sonne la fin proche de l’étape. Perché à environ 800 mètres d’altitude, le petit village de Saint-Michel, historiquement appelé Saint-Michel-d’Alajou, se targue d’être ainsi le plus haut du plateau méridional du Larzac. Un bel endroit pour terminer ce quatrième jour de marche.
Où dormir et manger à Saint-Michel-d’Alajou ?
Je me suis arrêté à Rêve de Causse, une très confortable chambre d’hôte tenue par Alberto et Sandrine, deux amoureux du Larzac Méridional qui ont posé leurs valises ici pour restaurer avec patience, opiniâtreté et goût cette délicieuse demeure où j’ai fait étape ce soir-là. Cerise sur le gâteau, Alberto est un vrai cordon bleu qui régale ses hôtes de ses plats cuisinés avec savoir-faire et à base de produits locaux. Une excellente adresse avant de reprendre la route le lendemain vers Le Caylar. Tarifs : à partir de 73 euros, repas à 28 euros. Infos et réservation : 06 12 87 22 61 ou mail à revedecausse@gmail.com

JOUR 5 : SAINT-MICHEL-D’ALAJOU – LE CAYLAR
Distance : 15,7 km, Durée : 4h15, Dénivelé : +180m/-240m
LE CROS
Après une échappée matinale par les chemins de campagne ensoleillés du Larzac héraultais, agréablement fleuris de genêts et d’amélanchiers, j’atteins rapidement le petit hameau du Cros, peu après Saint-Michel. Un concentré de bâti remarquable, à commencer par son massif château qui servit de résidence d’été fortifiée aux évêques de Lodève au Moyen-Âge.
J’y repère également son église de l’Assomption, soutenue par des arcs de pierre emblématique de l’architecture du Larzac afin de contrer la poussée des voûtes de l’intérieur. Le Cros, traversé rapidement, ne manque indéniablement pas de charme et officie un peu comme un sas avant d’être à nouveau propulsé dans la rigueur du causse qui me guette dès sa sortie.

Au passage d’un chaos rocheux en forme de corridor se dresse un dernier joyau patrimonial du bourg : la Croix du Cros. Pour le profane que je suis, une simple croix en pierre. Un regard exercé y observera en revanche les deux faces sculptées, une rareté pour l’époque, et les bras en urne caractéristiques de la région.
Une richesse qui la fera classer au titre des Monuments Historiques dès 1964. Je la dépasse comme le firent les bergers, voyageurs et pèlerins d’antan qui se préparaient à une traversée peut-être plus dangereuse à l’époque. Je n’ai rien à craindre désormais, si ce n’est la chaleur et la rareté de l’eau en ces lieux à l’allure farouche et désertique qui me séparent de La Couvertoirade.

LA COUVERTOIRADE
Il y a pourtant bien quelque chose de primitif, d’ancien, dans cette longue marche de près de 6,5 kilomètres qui arpente, à la patience, la solitude du causse. Ici tout paraît amplifié pour renvoyer l’intrus à ses faiblesses : le vent est plus fort, le froid plus glacial, le brouillard plus épais et, inévitablement, la chaleur plus tenace.
Dans ce Larzac qui se prend pour le Serengeti je ne m’étonnerai même pas de surprendre un troupeau de zèbres au détour d’un bosquet ou un groupe de lionnes en train de boire dans une lavogne… Pas une âme en vue tandis que le chemin, une ligne plus claire dans cette ode au dénuement moucheté de buis et de petits chênes, s’étire entre deux reliefs à peine formés qui s’affichent sur la carte comme des « pics » et des « monts ».

C’est au pied de l’un d’eux, celui de l’Aramount, que je fais la bascule vers La Couvertoirade dont je peux apercevoir les remparts au-delà de la virgule formée par le trait de craie du sentier, ainsi que le moulin sur la colline ocre du Rédounel. C’est l’unique moulin à vent du département de l’Aveyron à avoir été entièrement restauré et remis en état de marche depuis son abandon au profit des minoteries au 19ème siècle.
Je fais mon entrée dans la cité fortifiée par sa porte sud, ou Porte d’Aval, Lou Portal d’Abal en occitan, restaurée au siècle dernier après son effondrement en 1912. Le lieu semble figé dans le temps et je le retrouve tel que dans mon souvenir, lors du tournage de Mon GR Préféré en 2022 — voir l’article Ces 5 Itinéraires Méconnus pour Faire du Trek au Printemps.

La Couvertoirade agit comme un charme médiéval, qui séduit le visiteur par la rugosité de sa pierre grise et les pavés scellés de ses rues étroites et bordées d’échoppes. Le tout surmonté de bâtis plus imposants, héritages intacts de l’ère des Templiers qui l’ont fondée au 12ème siècle, puis des Hospitaliers qui l’ont fortifiée trois cents ans plus tard pour la protéger des raids des pillards.
Déambuler dans La Couvertoirade offre un voyage dans un temps de sobriété ancien et parsemé de mysticisme. L’église Saint-Christophe, partiellement creusée dans le roc, jouxte les ruines austères de l’ancien château, le seul de l’Ordre du Temple conservé en France, symbole de la puissance des moines-soldats avant leur déchéance.

Dans le coeur du village, les fenêtres à meneaux et les blasons reflètent l’apparition d’une petite noblesse dans le courant du 16ème siècle et contrastent avec la rusticité des bergeries traditionnelles. Bien que le TLM ne s’aventure pas à l’intérieur-même de la cité, il paraît inconcevable de ne pas nourrir l’envie de franchir les hautes portes de La Couvertoirade pour s’immerger dans ce joyau intact du Moyen-Âge.
Nulle surprise à ce que ce lieu soit labellisé, évidemment, parmi Les Plus Beaux Villages de France et inscrit, tout naturellement, à l’UNESCO au titre des paysages culturels de l’agro-pastoralisme méditerranéen) qui reconnaît ce mode de vie unique où l’homme a façonné le paysage pour l’élevage des brebis depuis des millénaires. Un écart nécessaire pour s’émerveiller et comprendre l’Histoire du Larzac.

RETOUR AU CAYLAR
Le dernier barreau du TLM qui retourne vers Le Caylar ne lâche rien. À peine la Porte d’Aval franchie, il replonge tête la première dans la clandestinité du végétal, camouflé sous un boyau arboré et luxuriant qu’encadrent d’anciens murets en pierre. Je songe à ces passages dissimulés secrètement entre les murs épais de certaines abbayes ou châteaux qui permettent d’en rejoindre des parties sans être vu.
J’émerge à l’air libre quelques centaines de mètres plus loin alors que le chemin s’élève vers ce qu’on pourrait vaguement appeler un « col » entre les éminences des Fourches et du Montaymat, arrondis comme deux seins poussés sur la poitrine du Larzac. Au-delà La Couvertoirade disparaît définitivement dans mon dos, me laissant à nouveau seul avec un décor de film de Sergio Leone. Guidé par deux haies essentiellement composées de buis, j’avance d’un bon pas dans un remake du Bon, la Brute et le Larzac.

Nouvelle ascension – légère – et nouvelle bascule. Le sec abdique dans la descente vers le Mas d’Aussel, remplacé plus bas par un étonnant corridor de buis mais cette fois resserrés en tunnel. L’ombre bienvenue s’invite pour quelques temps à la marche. Puis c’est la dernière salve d’honneur du rocher dont les formes fantasques émergent de la végétation sous la pression d’un terrain plus accidenté, comme s’il était soudain pris de hoquets.
À ma grande surprise, cet ultime segment de marche n’a rien de standard, offrant un cheminement réjouissant au pied de beaux spécimens de ces rocs ruiniformes qui définissent le Larzac. Un mini Bois de Païolive surmonté, plus si loin que ça, par la silhouette du Roc Castel annonçant l’arrivée. Et aussi un dernier feu d’artifice de couleurs : explosion de violet de bouquets d’Apphylantes de Montpellier, tapis rose brillants de Saponaires ou encore salves jaunes de Genêts à balai.
Le TLM fête cette arrivée en fanfare jusqu’à toucher finalement la route. C’est le retour, un peu brutal, à la civilisation. La magie du Larzac s’efface, cantonnée aux chemins et à ces étendues sauvages, devant le goudron et les roues des voitures. J’en franchis la frontière en repassant mon habit de citoyen moderne et rejoins le centre du Caylar où j’écris les derniers mots de ce périple enthousiasmant sur le Tour du Larzac Méridional. J’en suis convaincu désormais : le Lodévois & Larzac tient leur itinérance star.

TOUR DU LARZAC MÉRIDIONAL : À VOUS DE JOUER !
L’itinéraire que je décris et que j’ai emprunté pour découvrir ce GR® de Pays Tour du Larzac Méridional n’est pas exactement « le » grand tour officiel. J’ai occulté, pour des raisons de timing, la partie sud-est qui, après Saint-Pierre-de-la-Fage et avant d’atteindre La Vacquerie, file rejoindre le Mont Saint-Baudille avant de se diriger vers la Séranne. Au niveau de son cirque, il tourne le dos à la Vallée de la Buèges et rejoint le tracé du reportage à Saint-Maurice-Navacelles. C’est donc une proposition légèrement plus courte et en cinq étapes. Les informations pratiques qui suivent sont toutefois valables pour les deux.
À QUI S’ADRESSE CE TOUR DU LARZAC MÉRIDIONAL ?
Ce Tour s’adresse avant tout aux amoureux d’espaces sauvages, de solitude et de randonnée itinérante à fort caractère. Il conviendra idéalement aux randonneurs/ses qui recherchent une expérience immersive sur 4 à 6 jours (105 km pour la boucle totale). Si vous aimez la géologie, l’agro-pastoralisme – je rappelle que les paysages parcourus sont classés à l’UNESCO – et que vous appréciez de ne pas croiser grand monde entre deux villages d’étape, ce TLM répondra parfaitement à vos attentes.
QUELLE EST SA DIFFICULTÉ ?
Bien qu’on ne soit pas sur un itinéraire alpin, le Tour du Larzac Méridional ne doit cependant pas être sous-estimé et je qualifierai sa difficulté de moyenne à soutenue. Son terrain reste globalement assez roulant quand il est sur le causse mais certains brefs segments demandent localement un peu plus d’attention, sans non plus être difficiles.
Après il y a la distance journalière à parcourir qui, conjuguée à l’exposition fréquente au soleil du causse, peut rapidement se révéler fatigante. Rappelez-vous que le Larzac est un milieu karstique et que l’eau n’y est pas fréquente. La gestion de la gourde et l’anticipation sont une réalité et devront être rigoureuses entre chaque village-étape.
Enfin le dénivelé : ne vous fiez pas à l’aspect faussement plat du causse. Le Tour du Larzac Méridional joue aux montagnes russes dès qu’il plonge dans les vallées ou les canyons – comme la descente vers Navacelles et la remontée sportive depuis les Gorges de la Virenque. Le dénivelé cumulé total atteint presque les 3000m.

Y A-T-IL UN TOPO GUIDE DU TOUR DU LARZAC MÉRIDIONAL ?
Le Topoguide de la FFRandonnée « Les Tours du Larzac, de la Couvertoirade aux gorges de la Vis » n’existe plus et ne sera pas réédité. Attention à ne pas confondre le TopoGuide « Tour du Larzac Templier-Hospitalier », consacré au GR®71 C & D, avec notre Tour du Larzac Méridional ici présent ! En revanche une TopoCarte dédiée, imprimée par l’IGN, sera bientôt disponible.
ET LA TRACE GPX ?
J’ai la trace à la maison donc, comme d’habitude, n’hésitez pas à me la demander en m’écrivant à l’adresse contact@carnetsderando.net en me précisant si c’est la boucle complète de 105 km ou la version en cinq étapes décrite sur Carnets de Rando qui vous intéresse.
EST-CE QUE C’EST BIEN BALISÉ ?
À cette question j’apporte un oui très franc. Rare sont les moments où j’ai vraiment hésité (avant de descendre vers le lit de la Vis, au-dessus de Vissec notamment avec un choix de balisage que j’ai trouvé confus). La signalétique est propre et régulière, la plupart du temps bien visible. Et si elle ne l’est pas immédiatement, un coup d’oeil un peu plus en avant fera apparaître le marquage qui confirmera le chemin. Elle est complétée par des panneaux signalétiques aux carrefours importants. Je mets une très bonne note au balisage sur cet itinéraire au moment de la rédaction de cet article.

EST-CE QU’ON PEUT BIVOUAQUER SUR LE TOUR DU LARZAC MÉRIDIONAL ?
Si rien ne l’interdit – excepté sur un site classé comme Navacelles – je ne vous le recommanderai pas particulièrement. D’abord pour une question de terrain, le causse se révélant peu accueillant pour installer un bivouac avec des critères de confort minimum. Ensuite, et essentiellement, car c’est un mille-feuilles de propriétés privées appartenant à des éleveurs. Ne vous fiez pas au décor : vous évoluez bien au coeur d’un territoire de travail et trouver une tente installée dans une de ses parcelles ne fera pas particulièrement plaisir à son propriétaire. Sans oublier un risque incendie maximal en période de chaleur.
QUELLE EST LA MEILLEURE SAISON POUR FAIRE LE TLM ?
Sans surprise, vous vous doutez bien que je vais vous dire d’éviter le plein été où on court après l’ombre sur un causse transformé en four. Ce n’est pas l’expérience que je vous recommande. Non, ce Tour du Larzac Méridional est une itinérance de printemps. D’abord pour une question de température, bien plus agréable et adaptée pour la pratique de la randonnée et ensuite pour la plue-value apportée par la floraison et le vert généreux de la végétation.
Évidemment l’automne est une alternative à considérer avec la chaleur qui retombe et les lumières rasantes. Sans oublier le festival des teintes automnales dans le Cirque de Navacelles. L’hiver sera à réserver aux initiés et/ou aux motivés : vent glacial, neige possible et hébergements fermés. Au moins le risque incendie faiblit et le bivouac peut retrouver du sens ! Avis aux amateurs !

EXISTE-T-IL UNE VERSION ENCORE PLUS COURTE ?
Vous ne disposez que de quelques jours devant vous ? Aucun souci, les créateurs du Tour du Larzac Méridional ont pensé à vous ! Le TLM est un itinéraire modulable. Si son tour complet, on l’a dit, nécessite 5 à 6 jours de marche pour s’acquitter de ses 105 kilomètres, la présence de deux barreaux transversaux – l’un entre Saint-Pierre-de-la-Fage et Saint-Michel-d’Alajou et l’autre entre La Vacquerie et Saint-Maurice-Navacelles – permettent de réduire la facture en empruntant les plus petites boucles sectorisées ainsi créées – trois en tout – qui permettent des itinérances de 2 à 3 jours.
QUELQUES LIENS UTILES
Pour compléter ce dossier consacré au Tour du Larzac Méridional, vous pouvez consulter le site de l’Office de Tourisme Lodévois et Larzac afin de vous imprégner de l’identité élargie de ce territoire qui ne s’arrête pas à la frontière du causse. Plus spécifiquement, une visite au site du Grand Site du Cirque de Navacelles vous donnera des informations complémentaires et détaillées au sujet de cet exceptionnel endroit.








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