Il est des sentiers qui ne se contentent pas de traverser l’espace : ils remontent le temps. À Mérindol, sur le flanc sud du Petit Luberon, suivre les Traces Vaudoises relève ainsi autant de l’œuvre de mémoire que de la prouesse physique. Voici un territoire qui garde le stigmate des hommes qui l’ont façonné, habité et qui y ont défendu une foi au péril même de leur vie. C’est aussi un parcours de contrastes entre l’aridité des plateaux sommitaux et la fraîcheur moite des vallons. Sans oublier la surprenante plongée dans le secret des inattendues Gorges de Canebier, alternative méconnue à celles de Régalon. Une randonnée sous la bannière de la résistance et de la résilience.
Difficulté : difficile | Distance :20 km | Durée : 6h | Dénivelé : +701m
Mérindol, l’Héritage des Vaudois
Déposé au pied du Petit Luberon, les pieds presque dans l’eau de la Durance qui coule à moins de deux kilomètres de là, Mérindol se fait plus discret que ses voisins égrenés tout au long du versant méridional du fameux massif provençal. Ici pas de château ou de jardins suspendus, comme à Lauris. Ni de ruines d’habitat troglodityque comme à Cadenet.
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Mérindol affiche une forme de sobriété pudique qui l’éloigne de l’image du village-musée propre à certaines communes du Luberon. J’y vois un héritage de son passé vaudois. Mérindol est l’un des rares villages du Parc Naturel Régional à ainsi posséder un temple protestant. Une reconstruction datée du 19ème siècle après que le bâti d’origine ait été détruit au temps des persécutions.

Retrouver ici la trace des Vaudois et de l’Édit de Nantes a pour moi symbole de continuité. J’avais en effet laissé les Camisards et les Dragons de Louis XIV à Mialet, il y a deux mois de ça, lors d’un reportage dans le Gard sur les premières étapes du grand sentier culturel européen « Sur Les Pas des Huguenots et des Vaudois » — parution dans le numéro 191 du magazine Balades.
Et voilà que je les retrouve ici, dans le Luberon, à l’occasion de cette boucle placée sous le signe de leur exil vers les pays du Refuge. Au moment où l’Édit de Nantes est révoqué en 1685, Mérindol compte alors 900 protestants. 143 d’entre eux choisiront de quitter la Provence plutôt que de se convertir au catholicisme.

Le Vieux Mérindol
Depuis la Muse – le centre d’évocation de l’histoire vaudoise à Mérindol – je grimpe en direction du Vieux Mérindol avec la sensation de remonter le temps. Là où tout n’est plus que ruines, il faut essayer d’imaginer un village rendu prospère par l’implantation de colons vaudois, au début du 16ème siècle, qui sont loin d’être arrivés ici par hasard.
Appelés par les seigneurs locaux pour remettre en culture des terres dévastées par la peste et la guerre, ils ont transformé ce Luberon ingrat en terre nourricière. Ils ont monté des restanques, domestiqué l’eau, et planté l’olivier là où ne poussait que le kermès. Grâce à eux, Mérindol ressuscite après des années difficiles et affiche vite un dynamisme qui lui vaudra d’être l’une des localités vaudoises les plus importantes du Luberon.

Un âge d’or que vient entacher le massacre de 2700 personnes suite à l’arrêt de Mérindol pris contre 19 habitants accusés de rébellion en 1540 et qui déclenchera une volée d’actes de violence contre les protestants. Mérindol, bastion protestant dès les Guerres de Religion, a sans nul doute été au Luberon ce que Mialet ou Sauve ont été au Gard et aux Cévennes.
Aujourd’hui, le Mémorial Vaudois s’élève comme une ponctuation sobre face à la vallée
Depuis la table d’orientation dressée au-dessus de la plaine de la Durance je contemple les restes d’une cité martyre désormais habitée par le silence. Les pans de murs qui subsistent, dévorés par la végétation, sont les derniers témoins du drame vaudois. En avril 1545, sur ordre du Parlement d’Aix, le village est rasé et ses habitants massacrés ou envoyés aux galères.

Du Crau de la Plaine à la Maison Forestière de l’Orme
Je retrouve ensuite les balises blanc et rouge du GR®6 qui m’entrainent dans les pas des Vaudois vers le sommet du Vallon Bernard depuis lequel je jette un dernier regard sur la vallée de la Durance. Ensuite les chênes, les pins et quelques cèdres échappés de la forêt éponyme referment leurs feuillages sur le sentier ouvert à travers Peyre Plate et en direction de Sadaillan.
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De ce mur opaque qui exhale la résine et les chants d’oiseaux ne dépasse que la ligne lointaine des falaises du Petit Luberon : Rochers des Cairas et Canteduc. Un vallon m’en sépare, insoupçonnable de loin. Une cuvette bien protégée où s’étire des « crau », notamment celle des Plaines.

À l’instar de la Crau camarguaise, mais cependant en version plus réduite, ce sont des plaines et prairies ouvertes au beau milieu du massif forestier. Ce n’est cependant pas un espace vide mais une zone de travail pour le pastoralisme. Des chemins à l’accès restreint et des boîtes aux lettres isolées renseignent sur la présence de « bastidons » dont la construction remonte au temps agricole ancien de Mérindol.
Le GR® contourne habilement ces terrains privés, traçant sa voie dans une mosaïque de statuts, entre terres communales, parcelles agricoles et îlots privés. À l’approche de la Maison Forestière de l’Orme, c’est l’Office National des Forêts qui s’affiche en gestionnaire. Étonnante petite oasis où l’ambiance thermique change radicalement sous la canopée d’un vaste arboretum de résineux.

À l’ombre des Pins Bruttia, des Cyprès et des Pins Parasol, l’air se charge soudainement de l’odeur de l’humus et de la résine. Une parenthèse dans le poumon vert de l’itinéraire avant de bientôt plonger dans les entrailles de la montagne, une fois la grande Crau de Saint-Phalez contournée par un agréable single ombragé se faufilant à travers la pinède.
Dans les profondeurs du Canebier
À l’horizon le Luberon resserre les rangs de ses falaises. La douceur d’une belle allée de chênes blancs n’est que provisoire : à l’invitation de la signalétique, je quitte ce boulevard confortable pour m’enfoncer dans le corridor étroit de l’étonnant Vallon du Canebier. Le rocher se referme sur moi et m’emprisonne rapidement, rappelant les Gorges de Regalon vers lesquelles il me dirige.
Le Canebier en est le cousin humble et méconnu, une alternative précieuse pour les amateurs de solitude. Moins spectaculaire mais toutefois très immersif, ce petit sentier alterne entre corridors sombres d’arbousiers et franchissement de gorges étroites et sinueuses aux parois tapissées de mousses.

On y progresse dans un clair-obscur permanent, entre des blocs de pierre polis par les crues millénaires. C’est un lieu de murmures qui existe, presque anonyme, dans l’ombre de Regalon et je le découvre parcouru par le frisson enthousiaste de l’exploration. Survient un carrefour, dissimulé dans la touffeur du sous-bois.
À gauche s’ouvre la route des Gorges de Regalon, site phare du Petit Luberon. Un authentique bijou d’orfèvrerie géologique aujourd’hui victime d’une surfréquentation requérant de temps à autre des arrêtés de circulation. Je les ai traversées plus d’une fois par le passé — voir l’article les Gorges de Regalon — mais, ce jour-là, mon objectif est ailleurs.

Remonter le Vallon de la Galère
Je tourne le dos aux gorges et presse le pas à travers le buis pour aller chercher l’amorce du Vallon de la Galère. La toponymie peut ici prêter à sourire. Le nom a pourtant été donné en référence aux hommes de Mérindol qui ont fini comme « chiourmes » à la rame des galères, à Marseille, pour ne pas avoir abjuré leur foi.
Le vallon tire ainsi son nom de ce traumatisme collectif. Il était le chemin de fuite ou de cachette de ceux qui tentaient d’échapper aux troupes de Jean Maynier d’Oppède et d’Antoine Escalin des Aimars, que l’on surnommait le « Général des Galères« . Le parallèle avec l’histoire cévenole me saute aux yeux.

La topographie du Petit Luberon, avec ses canyons, ses vallons enfouis et ses replis secrets, était tout aussi favorable aux prêches clandestins des protestants que la Mer des Rochers de Sauve dans le Gard. Je le parcours d’un pas rapide, ignorant plus haut l’invitation du GR® 6 à poursuivre vers les crêtes et le Bastidon du Pradon dont j’ai déjà parlé ici — voir l’article Qui Aime les Belles Histoires de Mourre ?
Retour à la Crau des Mayorques
Finalement extrait de l’étreinte oppressante du vallon, j’émerge à l’air libre sur ces vastes terrasses intermédiaires qui opèrent la transition avec l’univers des falaises de l’étage supérieur. Une vue splendide sur l’arc-de-cercle du vallon du Roumiguier au centre duquel trône le Mourre de Saume. Après la pénombre des gorges, la pleine lumière inonde le chemin en révélant un paysage immense.

Toute la beauté du Petit Luberon irradie dans ce moment. Bien sûr ce n’est pas une découverte en ce qui me concerne mais un plaisir qui ne souffre d’aucune lassitude. Je me sens en cet instant d’autant plus en terrain connu que j’emprunte, à rebrousse poil, l’itinéraire suivi il y a quelques mois qui conduit vers la Crau des Mayorques.
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Pour rappel, c’est un petit toit du monde où se déploie un plateau pelé que le mistral balaye l’hiver en courbant les genévriers. C’est une terre de pastoralisme que les troupeaux de moutons marquent de leurs sabots. La Ferme des Mayorques y est toujours solidement ancrée lorsque je la dépasse pour aller chercher le passage, à travers la crau, vers le pas montant depuis Barrié.

Je pourrai y aller les yeux fermés. Ce qui m’empêcherait de profiter de la magie de l’ambiance printanière qui s’y est installée et dont la saison froide m’avait, à l’époque, privé. C’est l’heure du gloire de l’Aphyllante de Montpellier, dont la fleur bleu électrique oscille au sommet de sa tige frêle, et du Ciste cotonneux, dont les feuilles duveteuses servent à piéger l’humidité de la rosée et à protéger la plante de la brûlure du soleil sur le plateau.
Retour par le Piémont
Basculé en versant sud et redescendu en altitude, je retrouve au-delà de Barrié le décor habituel de la forêt de pins méditerranéenne. Un corridor large, ouvert entre craus et une ligne de relief obstruant la vue sur la vallée de la Durance toute proche. Une petite route dessert quelques propriétés avant d’atteindre le parking des Gorges de Regalon qui ouvrent, plus haut, leur porte méridionale.
C’est un retour que j’imaginais faire détendu et le pas léger, convaincu d’avoir laissé toute difficulté derrière moi. Une erreur grossière. Après avoir passé la Tuilière, le chemin vers Mérindol n’en a pas terminé avec le dénivelé, repartant de plus bel pour grimper sportivement parmi les pins d’Alep et les chênes !

Je relance un ordre de mobilisation vers les muscles des mollets que je suis persuadé d’entendre protester lors de la manoeuvre. Plus haut le single se met finalement à flanc, ondulant agréablement jusqu’aux ruines mélancoliques de la ferme des Cachots, témoin vétuste d’une vie agricole désormais disparue de cette zone de piémont.
Ne nous y trompons pas : le nom équivoque du lieu ne cherche pas ses racines dans la prison mais plutôt dans l’esprit d’un lieu caché et niché dans un pli du relief. Comme beaucoup de fermes du Petit Luberon, les Cachots étaient une unité de production quasi autarcique abandonnée avec l’exode rural de la fin du 19ème et du début du 20ème siècle.

La difficulté d’accès, l’absence de confort moderne et l’ingratitude d’une terre de plus en plus sèche ont fini par pousser les familles vers le village de Mérindol ou vers les terres plus riches de la plaine de la Durance. Le lieu a alors été abandonné à la forêt du Luberon qui semble, encore aujourd’hui, continuer à le digérer, pierre après pierre.
Au-delà c’est la fin du chemin, évanoui sous l’asphalte qui permet désormais aux riverains de rejoindre le quartier haut de Petit Champeau. Ne croyez pas pour autant que le dénivelé a cessé toute résistance ! J’en tiens pour preuve cette ultime bosse à gravir avec le poids de la fatigue jusqu’au quartier du Bon Puits avant la bascule, définitive, vers le parking du départ.
Réaliser cette boucle des Traces Vaudoises va au-delà du simple suivi de balisage ou de l’effort aveugle ; il s’y recrée, par l’effort et l’immersion sensorielle, ce lien précieux qui unit l’homme contemporain à l’histoire particulière de cette terre de Provence. C’est une rencontre avec l’histoire, la géologie et la nature-même du Petit Luberon que j’ai effectuée aujourd’hui.

Traces Vaudoises à Mérindol : le Guide Pratique
1. Accès et Mobilité Douce
Le départ se fait traditionnellement depuis le centre du village de Mérindol (Parking de la Muse ou Parking du Temple).
- En voiture : Accès via la D973 (axe Cavaillon-Pertuis). Mérindol est situé à environ 30 min de Cavaillon et 45 min d’Aix-en-Provence.
- En mobilité douce (Bus) :
- Ligne 908 (Zou !) : Relie Avignon à Pertuis en passant par Mérindol. Attention : les fréquences sont réduites le week-end, vérifiez bien les horaires sur le site ou l’application Zou !
- En vélo : Le village est situé à proximité de l’itinéraire Autour du Luberon à vélo. Vous pouvez rejoindre le départ depuis la véloroute, mais prévoyez un endroit sûr pour attacher vos vélos au village (peu de parkings vélos sécurisés sur les hauteurs).

2. Balisage, Topo et GPX
L’itinéraire emprunte une combinaison de deux balisages :
- GR® (Rouge et Blanc) : du départ de Mérindol jusqu’à la partie supérieure du vallon de la Galère. Parfois croisé au jaune et rouge du GR® de Pays Luberon Monts de Vaucluse à partir de la Crau des Plaines.
- PR (Jaune) : sur toute la Crau des Mayorques puis pour le retour jusqu’à Mérindol.
- Signalétique locale : des poteaux directionnels avec lames jaunes renforcent régulièrement le balisage au niveau des carrefours.
- Conseil : la carte IGN 3142OT – Luberon ou une application GPS comme Iphigénie est utile pour ne pas se tromper dans les bifurcations des vallons. La trace GPX est disponible ici sur le site de Destination Luberon. Une Fiche Rando est également téléchargeable.
3. Difficulté
Le territoire annonce « difficile » sur son site et j’ai donc repris leur qualification pour ne pas créer de confusion. La notion de difficile fait référence à la longueur de l’itinéraire. Couplée à un dénivelé de plus de 400m, c’est une randonnée qui peut être jugée effectivement difficile par un public de marcheurs/promeneurs davantage habitué à des boucles plus courtes dans le Luberon. Ça ne devrait pas poser de problème aux autres – intermédiaires à sportifs – à l’adresse desquels je rétrograde le niveau de difficulté à « moyen ».

4. Recommandations Particulières
Certains passages caillouteux, dans l’esprit des chemins de Provence, requièrent l’usage de chaussures adaptées à votre pratique. C’est toutefois un peu vieux jeu d’affirmer « Vibram indispensable ». Les temps ont changé et, en ce qui me concerne, je l’ai fait avec mes chaussures de trail. Un choix personnel dicté par ma façon de pratiquer et mon expérience des sentiers. Mais si vous avez le pied qui fatigue habituellement ou l’appui un peu fébrile, partez bien chaussé sur ce long parcours.
Il n’y a pas d’eau sur l’itinéraire pendant un long moment. Quasiment sur les 3/4 du parcours. Prévoyez donc en conséquence (2 à 2,5 litres/personne en période chaude). Vous trouverez un point d’eau potable au lieu-dit Rioufret, sur la droite de la route, juste avant d’arriver au carrefour de Regalon et de la Tuilière.
Comme toujours en Provence et dans le sud de la France, l’accès aux massifs – ici celui du Luberon – est strictement réglementé entre juin et septembre à cause du risque incendie. Il est indispensable de consulter la carte actualisée quotidiennement sur le site de la Préfecture du Vaucluse avant d’entreprendre votre randonnée.
L’itinéraire traverse des zones pastorales, notamment la ferme des Mayorques. Gardez vos distances avec les troupeaux et les patous en cas de rencontre. Il traverse également la Réserve Biologique du Petit Luberon entre l’entrée du Vallon de Canebier et la sortie de celui de la Galère. Assurez-vous de bien respecter la réglementation en place.

5. Saisonnalité
- Idéal : printemps (avril à juin) pour la floraison des cistes et des orchidées, et Automne (octobre à novembre) pour les lumières rasantes sur la Durance. Les images de ce reportage ont été réalisées lors du printemps 2026.
- À éviter : les journées de fort Mistral (très exposé sur la Crau des Plaines) et les après-midi de canicule estivale.
6. Où Dormir ?
L’adresse la plus « rando » c’est le gîte d’étape de la Roselière sur Mérindol qui peut accueillir jusqu’à 15 personnes, sur trois chambres. Un studio indépendant est également disponible. Une cuisine entièrement équipée est mise à disposition des hôtes souhaitant être autonomes. Des services de restauration sont proposés en option et sur réservation : petits-déjeuners, repas du soir, demi-pension ou pension complète. Nuitée à partir de 26 euros ou 65,50 euros en demi-pension. Infos et réservation : 07 50 06 00 56 ou mail gitemerindol@gmail.com

7. Liens Utiles
Pour découvrir plus en profondeur les opportunités offertes par le Petit Luberon, rendez-vous sur le site de Destination Luberon qui vous donnera en même temps des informations élargies sur la zone s’étendant de Cavaillon, à l’ouest, à Gordes, au nord et à Lourmarin, au sud.
Pour davantage d’idées de randonnées dans le Petit Luberon, rendez-vous à la rubrique randonnée du site de l’Office de Tourisme du territoire.
Pour en savoir plus sur les Huguenots et les Vaudois à Mérindol et dans le Luberon, je vous invite à parcourir le site de la Muse, l’Association d’Études Vaudoises et Historiques du Luberon. D’une manière plus générale, le site de l’association Sur Les Pas des Huguenots et des Vaudois est également une bonne mine d’informations pour comprendre l’histoire mouvementée du protestantisme en France.








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