GR10 Pyrénées : Les Premiers Pas dans le Pays Basque en mode Liberté

Un périple à travers les Pyrénées débute forcément les pieds dans l’eau de l’Atlantique, à Hendaye, portail de ce Pays Basque où se déroulent les premières étapes de l’aventure. Un prologue à ne surtout pas sous-estimer ! Les collines et sommets arrondis du Labourd sont bien plus redoutables qu’on ne le croit ! Après cet échauffement, la Basse-Navarre tend les bras aux marcheurs, mariage harmonieux de douceur pastorale et de verticalité brute qui fait s’élever l’itinéraire jusqu’aux spectaculaires crêtes d’Iparla. Six jours en liberté pour rallier Saint-Jean-Pied-de-Port et les portes du Béarn par des vallons roussis par la fougère et des villages au caractère aussi trempé que les basques qui les habitent. En avant pour ces premiers pas pyrénéens qui portent en eux une promesse : celle d’une aventure qui ne fait que commencer !

SOMMAIRE

À QUI S’ADRESSE CET ARTICLE ?

Cet article peut évidemment être uniquement là pour rêver et vivre la traversée par la procuration des images et des mots. Ou bien aussi la revivre. Mais il est essentiellement destiné à qui nourrit le projet d’entreprendre ce périple via le célèbre GR10. Je précise bien le GR10 et non la HRP. Si votre objectif c’est le bivouac, les traces sauvages et non balisées, et à la clé quelques sommets un peu difficiles, vous n’êtes pas au bon endroit !

Ici on va bien parler du GR10 et uniquement du GR10. Avec, de temps en temps, quelques propositions de variantes pour les plus sportifs/ves et/ou aventureux/ses. On sortira très peu de ce cadre défini par le tracé balisé en blanc et rouge qui, au départ d’Hendaye, dans les Pyrénées-Atlantiques, rejoint Banyuls, dans les Pyrénées-Orientales. Et, dans cette première partie, on va uniquement s’intéresser au Pays Basque, soit six jours entre Hendaye et Saint-Jean-Pied-de-Port.

Entre Ainhoa et le Col des Veaux, sur la troisième étape du GR10 à travers le Pays Basque

Ce reportage est par ailleurs le fruit d’une collaboration commerciale avec l’agence Respyrénées. Dans le cadre de ma profession de reporter randonnée, je travaille régulièrement avec les institutionnels du tourisme de la destination concernée. Mais aussi, parfois, avec les agences de trekking. Ce qui a été le cas ici. L’idée était de mettre en récit et en images ces premières étapes à travers le Pays Basque tout en testant la fiabilité et le confort de leur formule liberté. Bien que ce voyage ait été pris en charge, mon récit reste libre et sincère, basé sur mon expérience réelle sur le terrain.

NIVEAU PHYSIQUE ET TECHNIQUE REQUIS

Attention ! Ce n’est pas parce qu’on évite la HRP que la traversée des Pyrénées par le GR10 est plus facile. Certes on est absout de la contrainte de l’orientation – plus complexe sur la HRP car inexistante – et de certains passages techniquement plus délicats. Reste le terrain, la distance et le dénivelé de certaines étapes. Auxquels s’ajoute la répétition de l’effort plusieurs jours durant. Sans oublier le port du sac à dos que le choix – ou pas – de l’autonomie va rendre plus difficile.

La traversée des Pyrénées par le GR10 n’est absolument pas un trek d’initiation et il faudra s’y engager avec déjà un bagage physique correct et une expérience suffisante de la marche en montagne, y compris sur plusieurs jours. Le Pays Basque, dont on va parler ici, est de surcroit plus retors qu’on ne croit : ses pentes parfois abruptes, ses dénivelés répétés plusieurs fois par jour et la chaleur qu’on peut y rencontrer pourront vous mettre à rude épreuve dès le départ. Et d’autant plus si vous êtes mal préparé(e) ou insuffisamment expérimenté(e) par rapport à l’effort requis.

Alors ? Pas sûr(e) d’être exactement à la hauteur par rapport à ces mises en garde ? Ne renoncez pas pour autant : le choix d’une formule en liberté pourrait bien être la solution pour vous permettre de réaliser ce rêve de traversée malgré tout.

La descente depuis le col d’Espelza : peut-être le seul moment « engagé » de cette première partie ?

QUELS SONT LES AVANTAGES DE PARTIR SUR LE GR10 EN FORMULE LIBERTÉ ?

Vous n’êtes pas exactement un(e) débutant(e), vous le savez, mais la montagne vous effraie quand même un peu. Vous pensez être à la hauteur du défi mais vous avez peur qu’il vous manque ce je-ne-sais-quoi pour oser vous lancer sans filet. Trois fois rien mais suffisamment pour cependant vous faire hésiter malgré l’impression que, physiquement, ça devrait passer. Toutefois intégrer un groupe avec un guide est exclu parce que vous souhaitez profiter de cette traversée à votre rythme et sans nécessairement avoir à la partager avec des inconnu(e)s.

La formule liberté coche donc toutes les bonnes cases pour répondre à chacun de ces points et vous garantir une traversée adaptée et débarrassée de la question logistique. Le concept : la réservation de vos hébergements est effectuée pour vous en amont, vous recevez un roadbook détaillé de l’itinéraire au jour le jour, ainsi que les cartes IGN correspondantes et un service de transport des bagages est en option pour marcher plus léger la journée. Sans oublier des informations spécifiques sur l’itinéraire liées à la période et une assistance téléphonique si nécessaire.

Autant d’éléments dont la gestion vous est dispensée et qui vous permet de marcher l’esprit léger et sécurisé. Dans le contexte d’un périple de cette envergure, c’est un luxe énorme et apprécié, qui permet de se centrer exclusivement sur son aventure sur le GR10.

La variante de la crête de Bizkailuze le 3ème jour : à mes yeux la parfaite expression de la notion de liberté

L’EXPÉRIENCE RESPYRÉNÉES

Aux commandes de l’itinéraire et de son découpage étape par étape, on retrouve donc l’agence Respyrénées. C’est une histoire de famille démarrée dans le Pays Basque et construite autour d’une philosophie simple : faire rimer qualité et convivialité tout en conservant l’ADN originel de l’aventure familiale. On parle d’une structure à taille humaine pour qui la rencontre avec les Pyrénées doit avant tout être une expérience humaine unique. C’est un projet local et porté par un amour et une expertise unique envers les Pyrénées.

Ce sont de vrais connaisseurs dont l’expérience s’est bâtie sur le terrain. Tout ce que vous découvrirez dans le récit à venir a ainsi été réalisé dans le cadre de la formule GR10 en liberté de Respyrénées. Et plus spécialement de celle intitulée GR 10 liberté partie 1 : de Hendaye à Saint Jean Pied de Port proposée sur le site de l’agence à partir de 515 euros (pour 6 personnes, sans transport de bagages) etjusqu’à 685 euros (pour 2 personnes avec transport de bagages).

>> Plus d’infos sur le site de Respyrénées

En pleine consultation du roadbook de Respyrénées consacré à cette première partie du GR10 dans le Pays Basque

Comment venir à Hendaye

Je vous recommande d’arriver en train. La gare d’Hendaye est desservie par des TGV INOUI, des trains INTERCITÉS  ainsi que des TER depuis Toulouse notamment. Le trajet Paris – Hendaye dure environ 5 heures. Comptez 2 h 30 pour un Bordeaux – Hendaye. La gare se trouve à 10 minutes à pied environ du centre-ville, mais des autocars urbains et interurbains du réseau Txik Txak sont présents à la sortie de la gare en fonction de votre horaire et jour d’arrivée.

Dormir à Hendaye

En voyageant avec Respyrénées, vous dormirez probablement dans leur hébergement partenaire qui est l’Hôtel Bellevue, une très belle demeure aux couleurs du Pays Basque – blanc et rouge, comme les balises du GR10 ! – qui vous mettra immédiatement dans le bain de l’architecture locale. Et d’autant plus que le lieu, initialement nommé Villa Mendi Azpian, est l’œuvre d’Edmond Durandeau, l’architecte emblématique de la côte basque du début du XXe siècle. Construite en 1910, l’édifice a d’abord été la résidence personnelle d’Henry Martinet, un autre grand nom de l’architecture basque et néo-basque. De quoi planter le décor. L’établissement propose des chambres simples, doubles et familiales, certaines avec vue sur la Baie de Chingoudy. La plage et l’océan sont à moins de dix minutes à pied.

Hendaye, sa plage et la silhouette bien reconnaissable de son ancien casino

JOUR 1 : HENDAYE – COL D’IBARDIN

Distance : 14,4 km, Durée : 5h30, Dénivelé : +850m/-450m

Hendaye, Kilomètre Zéro

25 ans. Un quart de siècle. C’est le temps qui s’est écoulé depuis la première – et dernière – fois où je suis descendu de ce train qui, venu de Toulouse, m’avait déposé sur le quai de cette minuscule gare arborant le style architectural basque traditionnel : murs blancs immaculés et structure de bois rouge. Le lieu a pris ses distances par rapport au centre et à l’océan dont j’entends battre doucement le pouls puissant plus au nord.

Je descends vers lui comme si je connaissais déjà le chemin. Une vieille réminiscence de celui parcouru à l’époque, à l’aube de ma première traversée des Pyrénées en 2002. J’ai hâte de revoir les Deux Jumeaux, fiers Romulus et Rémus rocheux qui, éternellement battus par le ressac de l’Atlantique, sont devenus ici une icône paysagère. Impossible de les manquer, trônant à deux pas de la Pointe Sainte-Anne, tout au bout de cette immense plage de sable fin – la plus grande de la côte Basque – qui s’étire jusqu’à l’estuaire de la Bidassoa.

Les fameux Rochers des Deux Jumeaux à Hendaye : la carte postale du littoral basque par excellence

Ce samedi matin d’octobre, la foule des grands jours l’arpente dans un grand chassé-croisé où se mêlent touristes, badauds, surfeurs, cyclistes et traileurs. Sans oublier, au milieu, un randonneur coulant un regard rempli de curiosité sur les grandes façades néo-basques du bord de mer. Pour les marcheurs nourrissant anonymement le projet de traverser les Pyrénées, Hendaye l’élégante est un lieu symbolique où ressentir l’émotion des grands départs.

Un panneau, discrètement érigé au carrefour des boulevards de la Mer et du Général Leclerc, tout près de l’ancien casino, est présent pour formaliser ce kilomètre zéro de l’aventure.

C’est là, sans témoin, que je me mets à marcher dans mes propres traces vers ces reliefs qui barrent l’horizon, à l’est. À ma droite, la Baie de Chingoudy tend sa main vers l’Espagne et les remparts colorés de Fontarrabie. C’est le mariage de la Bidassoa et de l’océan. Une union paisible célébrée par la Nature : hérons cendrés, spatules et même, parfois, balbuzards pêcheurs viennent festoyer dans ces vasières au-delà desquelles les premiers contreforts pyrénéens sortent de terre.

Le départ officiel du GR10 à travers les Pyrénées : ici se tient le kilomètre zéro de l’aventure !

De l’utilité de l’humilité

Le piège serait sans doute de considérer le Pays Basque et ses collines débonnaires peu redoutables en comparaison des difficultés montagneuses à venir. De partir un peu trop vite et d’un pas gaillard et effronté. Le souvenir de la gifle reçue lors de mon premier jour de marche, en 2002, est encore intact dans ma mémoire. « J’ai manqué de terminer ma carrière de randonneur en flaque » avais-je écrit au début du chapitre 2 de mon livre pour évoquer cet aspect implacable du Pays Basque.

Déployé sur un haut rebord de la Bidassoa, Biriatou, bastion de la culture basque, semble monter la garde sur la vallée

Je n’ai pas non plus oublié l’étau cuisant de la chaleur de l’époque, mais encore tenace cette année à deux semaines de la Toussaint. C’est donc à un rythme volontairement retenu que je me hisse sur les hauteurs d’Hendaye par un réseau essentiellement routier qui fait la transition entre ville et montagne en direction de Biriatou. J’y épancherai plus tard ma soif, abrité dans le carré d’ombre du fronton de pelote basque du village.

Biriatou ou l’expression de la petite cité basque de caractère

Pour moi les Pyrénées commencent ici. Je fais mes adieux au goudron. Le temps est venu d’honorer les chemins. Une trouée parmi les arbres et voilà Biriatou qui disparaît soudainement derrière moi. La montagne est là, présence intense prête à se renforcer chaque jour davantage jusqu’au coeur même de la chaine des Pyrénées.

Impossible de ne pas être saisi par une excitante envie d’en découdre, de ne pas céder au violent appel des sommets, un chant de sirène seulement audible par les marcheurs-ses en route pour la lointaine Méditerranée. Je m’élance pour de bon, prêt à affronter les pentes du Xoldoko Gaina, première véritable ascension du GR10. Une sorte de répétition avant de plus grandes manoeuvres à venir.

Ambiance ombragée sous les chênaies qui couvrent les flancs des premières collines du Pays Basque

Un avertissement arrête alors net mon élan. Le GR10 est dévié ! Un vaste chantier sur la ligne haute tension qui enjambe le Rocher des Perdrix en interdit l’emprunt au public jusqu’à nouvel ordre. Frustration. Je me sens puni. J’aurais été au courant si j’avais préalablement jeté un oeil au roadbook fourni de Respyrénées ! L’information y était, et même l’itinéraire bis à suivre pour rejoindre Pitare et le GR10 par une voie de garage…

Je plonge à contrecoeur dans les fougères pour gagner le sentier clandestin et ombragé qui navigue sous les chênes et les crêtes du Xoldoko Gaina. Contourner pour mieux grimper, telle est la devise du moment. Les retrouvailles avec les balises blanc et rouge se font plus tard dans l’espace ouvert du col de Pitare, un petit paradis de la fougère dévoilant une vue toujours plus rapprochée sur la Rhune ainsi que sur le lac de Xoldokogaina, en contrebas.

Les abords du col de Pitare avec vue sur le lac de Xoldokogaina

Bienvenue au pays de La Rhune

Une longue trace grise et gravillonnée remonte la pente au sud-est pour viser un col perché à 421m entre le sommet du Manddale et celui du Faalegi. J’y trouve mes premiers pottoks, ces petits poneys sauvages emblématiques du Pays Basque. Un coup d’oeil en arrière m’aide à mesurer le chemin déjà parcouru et la distance rapidement mise avec l’océan Atlantique.

Ne nous y trompons pas : depuis ma position, ce n’est pas Hendaye qu’on aperçoit au loin, mais bien Saint-Jean-de-Luz et sa vaste baie circulaire. Je profite d’une pause sur le rebord de cette fenêtre ouverte sur le littoral. Le Pays Basque, à l’instar des Alpes-Maritimes ou des Pyrénées-Orientales, a cette singularité de marier la mer et la montagne dans le même cadre.

Montée progressive vers Ibardin avec la baie de Saint-Jean-de-Luz en arrière-plan

De l’union de ces deux ambiances distinctes nait un rejeton à la nature contrastée et fascinante. Évoluer dans ce berceau farouchement défendu par des bataillons hostiles d’ajoncs d’Europe offre des perspectives sur la côte d’autant plus saisissantes que l’altitude croît. Un authentique paysage de montagnes russes, jamais très haut mais toujours mouvant et prompt à user les mollets des randonneurs/ses trop prétentieux/ses, méfiance !

En approchant du col d’Ibardin, la silhouette massive de La Rhune, la montagne sacrée des Basques, remplit le paysage. Parfait exemple de cette accessibilité trompeuse que tente de colporter une altitude modeste – La Rhune pointe à seulement 900m – ce sommet en forme de pyramide reste, dans mon cas, associé au souvenir douloureux d’une ascension suffocante et sur laquelle s’était érodée l’arrogance de ma jeunesse.

La Rhune, souveraine dans le paysage, un peu avant la descente sur le col d’Ibardin

Le Pays Basque ne doit pas être pris à la légère. Comme ses habitants, c’est une montagne de caractère qui servira un test grandeur nature à tous les candidat(e)s au GR10. De quoi être fixé sur sa forme avant d’aborder la suite. La nuit porte conseil et l’arrivée dans le décor de ventas d’Ibardin a valeur de soulagement. Ici l’air marin s’épuise, renonçant à aller plus loin. Un seuil majeur, frontière vivante entre la France et l’Espagne, que je dépasserai aux premières lueurs de l’aube demain. L’aventure, la vraie, elle commence maintenant.

Dormir au Col d’Ibardin

Mon roadbook Respyrénées m’a fait m’arrêter à la Benta Elizalde. Ça tombe bien, c’est la première à droite au débouché du chemin, quand on arrive sur le goudron ! Une jolie bâtisse considérée ici comme une véritable institution. Si vous cherchez un lieu avec une âme et une chouette histoire de famille, loin des ventas de supermarché, vous êtes au bon endroit !

Ici on baragouine l’espagnol, le basque et le français dans un joyeux mélange. On boit un verre en terrasse avec La Rhune d’un côté et la baie de Saint-Jean-de-Luz de l’autre. Quand j’y suis passé, c’était deux mamitas bien sympas qui m’ont accueilli et, plus tard, servi le dîner. Intérieur bois et baies vitrées pour manger face aux Aldudes les repas à base de produits locaux appétissants : pimientos de Padrón, un peu de ventrèche grillée ou omelette aux cèpes : le genre d’endroit qui fait oublier la fatigue d’une journée de marche. 

La Benta Elizalde : premier arrêt pour le soir en partant d’Hendaye sur le GR10

JOUR 2 : COL D’IBARDIN – SARE

Distance : 16,3 km, Durée : 6h, Dénivelé : +700m/-1000m

Partie de chasse

Un ciel pastel succède à la nuit qui fait s’éteindre les dernières étoiles. Découpée dessus comme une ombre chinoise, La Rhune a l’air d’un Everest au milieu des collines étirées tel un royaume à ses pieds. À cette heure, encore matinale, des rivières de nuages coulent dans le fond des vallées, conférant au paysage une douceur ouatée.

Le soleil se lève au son de The Verve et de leur sensuel Bittersweet Symphony, diffusé derrière la porte entrouverte d’une venta se préparant aux grandes manoeuvres d’un dimanche à Ibardin. Singulier contraste entre la promesse de sérénité de la montagne pyrénéenne et ce petit oasis de la société de consommation où les odeurs de café se mêlent anarchiquement à celles des parfums et des jambons.

L’alignement des ventas et des commerces du col d’Ibardin : la version basque et au format poche du Pas-de-la-Case andorran

Courbée sur son balai, une femme de ménage s’active devant la vitrine d’un magasin de produits de beauté sous le regard d’une Natalie Portman en 3m sur 2m. Le grand écart des mondes en un seul plan. J’ajuste mon sac en soupirant et tourne le dos au ballet des camions de livraison qui foncent recharger les étals des ventas avant l’assaut à venir.

Par une sente raide ouverte de l’autre côté de la route départementale, je monte vers un tout autre front. Celui du silence retrouvé et des horizons dégagés. Au pied de la colline garnie de fougères d’Erentzu, la Navarre déroule un tapis de nuages laiteux duquel émerge les lignes lointaines de sommets dont j’ignore les noms.

La Navarre et les Aldudes, plongées sous les nuages d’un dimanche matin ensoleillé

Le GR10 lui tourne pourtant le dos, préférant la bascule en versant nord vers l’ancien Quai des Carriers. Au début du 20ème siècle on chargeait encore ici les pierres extraites des carrières voisines qu’on destinait à la construction de bâtisses.

De cette époque subsiste un vieux muret étiré sous un chêne robuste. L’endroit est propice à la pause, si ce n’est au bivouac pour qui, venu comme moi depuis Hendaye, aurait été à la recherche d’un lieu plus apaisé qu’Ibardin pour sa première nuit en autonomie.

Le passage par le Quai des Carriers, un endroit que j’ai trouvé particulièrement apaisant et charmant

Un coup de feu me tire subitement de ma réflexion. Fichtre, on est dimanche. C’est jour de chasse ! Un panneau d’avertissement confirme mes craintes un peu plus bas : le GR10 coupe une énorme battue au sanglier organisée entre le sommet de l’Erentzu et le Plateau d’Aire Leku.

Véhicules, talkies-walkies qui crachotent, mouvements furtifs dans les versants tapissés de fougères : c’est toute une petite armée qui est en train de quadriller le vallon dans lequel je m’apprête à m’engager. Je peux distinguer les points orange des gilets disposés sur les pentes et les crêtes à intervalles réguliers tandis que les fusils parlent dans leur langue meurtrière.

La zone de la battue : le GR10 passe dans le creux des collines, au pied de l’Aire de Leku

Par sécurité j’abandonne le GR et file par une sente ouverte dans le flanc nord d’Erentzu en direction d’Intzola. Je progresse en sécurité ainsi sur l’extrémité méridionale de la battue, saluant poliment les guetteurs postés tous les cinquante mètres qui scrutent la pente de broussailles en-dessous d’eux.

Que peut le sanglier isolé face à ce déploiement de moyens ? Pas grand-chose pour lui éviter de finir en terrine me dis-je en sifflant suffisamment fort pour m’éviter une balle perdue. Je bascule par une pente soudain plus raide sous le couvert d’un sous-bois de chênes plongé dans une humidité moussue jusqu’à retrouver une route qui passe la frontière à proximité de la Venta d’Intzola.

Sur la sécurité retrouvée du GR10 en montant vers le col Deskargako

La foule des grands jours

Les balises du GR10 venues d’Oyanbelza sont de retour et c’est d’un pas plus rapide que je prends maintenant la direction de Deskargako Lepoa, pressé de mettre de la distance avec le concerto de coups de feu qui continue de faire trembler la forêt derrière moi.

Longeant le lit brouillon d’un cours d’eau, l’itinéraire s’engouffre sous la voute de jeunes arbres par un chemin de roche et de cailloux, jusqu’à émerger en pleine lumière, et face à La Rhune triomphante, sur l’esplanade herbeuse de Deskargako.

Arrivée au col de Deskargako : en face les Trois Fontaines, prochain objectif à atteindre

Deskargako est un terme basque qui signifie « déchargement » et je le prends au pied de la lettre pour y abandonner mon sac à dos quelques instants, soulageant ainsi mes épaules à l’instar des contrebandiers de jadis montés de Vera de Bidasoa, en Navarre. Aujourd’hui le lieu est un carrefour rendu aux randonneurs.

En ce dimanche d’octobre étonnamment chaud et ensoleillé, ils sont nombreux à être monté depuis Olhette pour tenter de rejoindre le sommet de la Rhune par la Petite Rhune et Subizia. Une variante possible et courageuse du GR10 qui flirte avec la crête-frontière pour aller chercher l’antenne-relais du premier véritable sommet de la traversée des Pyrénées.

La Rhune reste un repère permanent des premières étapes du GR10 à travers le Pays Basque

C’est par-là que nous étions passés, en 2002, affrontant alors l’épouvantable chaleur qui avait pris le Pays Basque en otage. Un souvenir cuisant. L’itinéraire officiel l’évite, préférant prudemment descendre vers Olhette en quête d’hébergement et de ravitaillement. Je suis là pour lui aujourd’hui et je ferme donc la porte au passé pour fendre la stupéfiante procession de marcheurs-ses en route pour La Rhune.

Un coup d’oeil vers l’est, de l’autre côté de la vallée, me permet d’apercevoir le frère jumeau de mon sentier qui monte en direction des Trois Fontaines. Descendre pour mieux remonter. Un sacré crochet pour qui souhaite éviter les pentes redoutables de La Rhune. Dans tous les cas, il faudra brasser dans la fougère et les joncs. Après tout, en basque, La Rhune devient Larrun, issue du terme « larre » qui signifie « lande ».

En montant depuis Olhette vers le col des Trois Fontaines

Les hêtres et les chênes qui régnaient en maître ont été gentiment rasés pour laisser la place au pâturage, contributeur naturel à l’entretien de ces espaces roussis par le soleil. Comme un coup de tondeuse grossièrement passé, le sentier se taille un passage dans cette chevelure orangée qui remonte jusque sous les corniches rocheuses d’Ihizelai.

En arrière-plan, le Pays Basque, côté français, ondule vers le littoral en faisant flotter maisons, bosquets et cultures dans un mouvement qui rappelle déjà la mer. J’émerge des fougères tout près des Trois Fontaines. La Rhune, miroitante de chaleur, impose sa silhouette écrasante, encore dressée près de 400m plus haut.

L’arrivée, enfin, sur les espaces plus verts du col des Trois Fontaines. Dans mon dos, les Rochers d’Ihizelai

Je n’ai ni le temps, ni l’énergie de tenter l’ascension. Je lui préfère un écart vers les rochers d’Ihizelai et le belvédère de Miramar, le bien nommé. Pour l’atteindre, je dépasse la rustique cabane d’Arrano Xola, également appelée ici « Cabane des Aigles », et improvise une trace parmi les rochers érigés en tertres vers ce qui ressemble à une vague terrasse.

Une position isolée qui domine le GR10, dessiné en contrebas parmi le tapis de fougères que j’observe, déroulé dans le versant depuis le pied des rochers. Partout ailleurs c’est à nouveau le règne de l’espace. Je flotte entre terre et mer, suspendu aux hauteurs du Pays Basque comme la vigie depuis son mat de misaine, en un tête-à-tête privé avec l’horizon de l’océan.

Sur les Rochers d’Ihizelai : un panorama généreux jusqu’à Hendaye et sa baie

Jour de fête

Il faut pourtant bien se soustraire à cette royale solitude, généreusement octroyée par ces vassaux de La Rhune rejoints à la faveur d’un rapide hors sentier. Un coup d’oeil à ma gourde bientôt vide me décide à ne pas trop différer la reprise de la marche. Je mise sur les fameuses Trois Fontaines – Hirulur en basque – pour la remplir. Un fol espoir !

Les fontaines en question font référence à trois sources peu visibles, ouvertes parmi les fougères, dans la pente nord de La Rhune. Il n’y a désormais plus que les bêtes pour parvenir à s’y tailler un passage. Le secret de l’entrée vers les mondes souterrains des Lamiñak, créatures fantastiques du folklore basque et qu’on associait à l’eau et aux sources, restera bien gardé !

Les zones humides jouxtant les Trois Fontaines : des tourbières davantage que de véritables sources !

Je croise un peu plus loin la voie à crémaillère du petit train de La Rhune, au débouché d’un carré de hauts résineux à l’ombre desquels paissent un petit groupe de pottoks. À un peu moins de 10 km/h, l’une des voitures de cet iconique élément du Pays Basque est justement en train de monter vers le sommet, emmenant par des pentes atteignant parfois 25% son chargement de touristes réjouis.

Mis en service depuis 1924, ce chemin de fer en forme d’attraction embarque ses passagers à bord de wagons entièrement carénés en bois de châtaignier et de sapin des Pyrénées pour leur permettre de couvrir sans effort les 4,2 kilomètres séparant le col de Saint-Ignace du sommet. Une institution ici. Je franchis les rails à la suite des balises pour amorcer ma descente vers Sare par le vallon de Portua.

Le passage toujours amusant et apprécié des wagons du Petit Train de La Rhune, en route pour le sommet depuis le col de Saint-Ignace

La foule y disparaît comme par enchantement, me laissant seul parmi les fougères et les versants pâturés réunis en cuvette entre deux crêtes rocheuses élimées. Je trouve de l’eau plus bas, à proximité d’une bergerie.

Sare ne se dévoile pas encore, dissimulé derrière le pied de la crête sud-est de l’Altsanga que le sentier, redescendu quasiment dans le fond de la vallée, entreprend de longer en arrondissant en douceur vers ses belles demeures aux façades blanches et aux toits orangés.

En se rapprochant de Sare et de la vallée après la descente depuis les Trois Fontaines

On peut sentir battre le coeur du Pays Basque à Sare, labellisé parmi les « Plus Beaux Villages de France » depuis 1993, en pénétrant à l’intérieur de la petite cité. Je ne reste pas insensible au charme de l’architecture basque, célébré par le gorria, ce rouge spécifique qui recouvre les boiseries et qui, jadis, était du sang de boeuf.

Le village est animé lorsque j’y fais mon entrée. Nous sommes le 12 octobre et, je l’ignore alors, mais je tombe en pleine fête de la Palombe. Une tradition millénaire, doublée d’une fierté locale. Sare est en effet l’un des derniers endroits au monde où l’on chasse encore cet oiseau au filet, sans fusil, selon une méthode ancestrale.

Sare, village de charme aux couleurs du Pays Basque, lové dans sa verdoyante campagne

L’occasion de céder à la devise locale, « Saran Astia », qui loue les vertus du temps et d’un certain art de vivre, pour déambuler autour de la place centrale et de l’église Saint-Martin. Je vais à la rencontre de demeures cossues où suinte l’âme fière du Labourd, cette province basque historique, terre de passage et de résistance, qui a su conserver son identité en dépit des agitations de l’histoire et de la fragilité des frontières.

Une histoire aux contours aussi épais que les murs de l’Église Saint-Martin, joyau de l’art religieux basque. Le rire des enfants et les chants de groupes musicaux traditionnels accompagne cette visite. Je souris : mon étape, démarrée dans la frénésie commerciale du col d’Ibardin, s’achève ici à Sare, dans la chaleur humaine d’un village qui danse. Une fête improvisée en l’honneur du GR10 !

Le début de la voie médiévale qui traverse Sare jusqu’à la Navarre : un morceau d’Histoire locale !

Dormir à Sare

Sare ne manque pas d’établissements hôteliers. Je m’attendais à dormir dans le centre historique mais l’équipe Respyrénées m’avait réservé une chambre à l’hôtel Pikassaria, à 1,5kmn dans le quartier Lehenbizkai. Du temps de gagné sur l’étape de demain, me dis-je. L’établissement – hors GR mais pas loin quand même – impose l’esthétique et la robustesse d’une demeure basque massive du 18ème siècle. En rouge et blanc, forcément !

Jean-Jacques Guijarro, l’ancien propriétaire, a longtemps incarné l’esprit du lieu. C’est désormais une nouvelle équipe qui a pris le relais en veillant à poursuivre le sens de l’accueil qui a fait la réputation de l’établissement. On a droit à une cuisine généreuse le soir venu. En tout cas bien suffisante pour se remettre des émotions de la marche depuis Ibardin. Un lieu dont j’ai apprécié le confort et le calme en tout cas. 

La petite chambre bien confortable et au calme de l’hôtel Pikassaria à Sare

JOUR 3 : SARE – COL DES VEAUX

Distance : 22,2 km, Durée : 7h, Dénivelé : +800m/-300m

Sur les chemins de la campagne basque

Le chemin jusqu’à Ainhoa délaisse la montagne et s’abandonne aux courbes douces du Labourd, envoyant le GR10 promener sur les routes et les chemins d’une campagne habitée et domestiquée par des siècles de pastoralisme. Le départ de Sare s’effectue ainsi sous le signe de l’Histoire, empruntant la séculaire galtzada, cette voie médiévale qui réunissait le village à la Navarre voisine. Il n’est pas rare d’y apercevoir un oratoire, édifié là il y a plusieurs siècle de cela par un pieu marin pêcheur local.

Au chapitre des records, Sare s’affiche ici comme le village basque comptant le plus d’édifices religieux. Derrière moi, La Rhune rougit, piquant un fard devant le soleil et l’aurore. J’ai opté pour un départ matinal, enveloppé dans la fraîcheur de l’aube, dans les pas des pèlerins et des marchands de jadis, par de petites routes qui convergent vers la frontière, à l’est.

La suite de la galtzada, la voie médiévale qui, quittant Sare, se dirige vers la Basse Navarre et qu’emprunte quelques temps le GR10

Certains affirment qu’on marche ici dans le jardin des Pyrénées. Une découverte totale en ce qui me concerne. En 2002, le nez sur la HRP, j’avais opté pour un tracé plus direct à travers les Aldudes, me privant de ce paysage vallonné, presque bocager, où la buse piaule et où des chemins assagis épousent des haies de chênes têtards. L’automne s’y invite en touches discrètes, comme encore tenu en respect par les velléités tardives de l’été.

La chaleur de l’été indien qui a pris ses quartiers en France s’éveille comme un fauve trop longtemps endormi. C’est le moment de plonger dans l’ombre de ces sous-bois dissimulant le cours gentiment chahuteur d’un des nombreux affluents de la Nivelle. Un segment qui semble tiré d’un tableau impressionniste, en rive droite d’un cours d’eau encadré de platanes. La marche y ralentit, bercée par la mélodie de l’eau et le froissement des feuilles soulevées par mon passage.

Le long d’un petit affluent de la Nivelle ou quand le GR10 se fait bucolique

C’est ainsi que je fais mon entrée sur le site de Lur Berria, tout en bordure de la Nivelle, chasse gardée du Scarabée Pique-Prune, une espèce de coléoptère rare et dont la survie se veut garantie par l’arrêté de protection de biotope qui régit ce secteur traversé par le GR10. La rivière devient une compagne de route le temps de quelques kilomètres.

Ou plutôt faut-il plutôt parler de fleuve côtier, ce trait d’union liquide venu de Navarre se jetant dans l’Atlantique à Saint-Jean-de-Luz après 45 kilomètres de déambulation côté français. Nommée Urdazuri, en basque, il est classé Natura 2000 grâce à sa biodiversité phénoménale. C’est l’un des rares cours d’eau de l’Hexagone où il est possible de trouver une population sauvage de Saumons Atlantique qui en remontent le cours pour frayer. La Mulette perlière, la Loutre d’Europe et le Cincle Plongeur, en constituent également des hôtes remarquables.

Les berges de la Nivelle, quelques kilomètres en aval d’Ainhoa

Le GR10 s’en écarte finalement peu après un élevage piscicole, remontant à l’air libre des espaces agricoles peu avant Ainhoa, lové au pied de l’immense colline de l’Errebi. À l’instar de Sare, Ainhoa possède également sa carte des Plus Beaux Villages de France. C’est ce qu’on appelle par ici une « bastide-rue » : ses belles maisons labourdines s’y alignent le long d’une avenue unique où se pressaient les pèlerins en route pour Compostelle en empruntant la Voie du Baztan.

Un coup d’oeil à ma montre me convainc d’y marquer une vraie pause, à l’ombre des parasols du petit café Ezkurra ouvrant sur le fronton de pelote basque accolé à l’église Notre-Dame-de-l’Assomption. Ainhoa possède le charme d’une image d’Épinal du Pays Basque. J’en apprécie la taille humaine et le sens de l’accueil en savourant la tortilla maison qui m’a été servi en guise de plat du jour. Une parenthèse appréciée avant le plat de résistance de l’ascension à venir vers le sommet de l’Errebi.

Ainhoa et sa disposition en « bastide-rue ». Et toujours La Rhune ancrée dans le paysage.

Par monts et par Veaux

Un chemin de croix au sens premier du terme fait s’élever le/la marcheur-se jusqu’au site de Notre-Dame-d’Arrantzatu, sorti de terre après que la Vierge ait surgi d’un buisson d’aubépine devant les yeux sidérés d’un jeune berger. À 390m d’altitude, sur une épaule de l’Errebi où ont été érigées trois immenses croix, la vue sur le Pays Basque est à la hauteur de l’effort consenti pour l’atteindre.

Mais j’en veux davantage, pas particulièrement effrayé par le supplément de dénivelé que ce caprice exige. Je dévie du GR10 pour monter en droite ligne vers la calotte de l’Errebi, deux cents mètres plus haut. C’était la bonne inspiration pour s’élever d’un cran dans le panoramique et révéler ces 360° d’horizons montagneux. Un langage de cols et de sommets de moins en moins arrondis qui annonce les Pyrénées comme dans un prologue.

Le magnifique site de Notre-Dame-d’Arrantzatu et ses trois croix

Et, contraste ultime, la plaine, immense, dont les contours flous ont des airs d’infinité, étirée à plat jusqu’à l’Atlantique. La mer. La montagne. Chacune à portée de main et unies dans un même paysage que sépare une bande de campagne verdoyante. Un spectacle unique que je pense chaque fois savourer pour la dernière fois, convaincu que le rempart des montagnes finira par occulter définitivement ce lien visuel avec l’océan.

Je rejoins le GR10 au col des Trois Croix et prends pied sur un large chemin aux allures de DFCI qui contourne le sommet du Soporro par son versant sud. La montagne prend lentement de l’envergure, en pleine crise de croissance. Pas vraiment encore sommet, mais plus tout à fait colline. La fougère s’y épanouit toujours, exubérante, poussant avec insistance jusqu’à des tertres rocheux usés par l’érosion qui font office de points culminants. Les Galgals des Terres du Milieu de Tolkien me viennent à l’esprit, allez savoir pourquoi ?

La route des crêtes depuis le sommet de l’Errebi jusqu’en-dessous de celui du Soporro

Le ruban clair de la piste s’aperçoit sur le prochain versant, imprimant un rythme régulier au chemin à travers la pente jusqu’au col de Zuharretako. Je sais que c’est là que m’attend la « variante panoramique » promise par le roadbook de Respyrénées par la crête de Bizkailuze. Un point de bascule dans le grandiose après la mise en bouche de l’Errebi. À la récompense paysagère s’ajoute une marche enivrante sur le fil d’une crête toujours confortable qui oscille vers le sud en grandes courbes allongées.

Timidement rocheuse, Bizkailuze offre au randonneur une sensation de liberté absolue. On ne peut imaginer meilleur final pour progresser en direction du col des Veaux, accompagné à l’est par la silhouette indolente de l’Artzamendi et, à l’ouest, par la vue plongeante sur des vallons que la fougère automnale semble enflammer. La saison est source d’émerveillement qui offre un nuancier de braises au milieu du vert encore généreux de prairies où des troupeaux de Pirenaika, robuste vache basque aux cornes en forme de lyre, en finissent avec l’estive.

Fantastique section de la traversée des crêtes de Bizkailuze : à faire absolument si les conditions le permettent

En-dessous de moi, les étables de la ferme Esteben apparaissent, jouxtées par une série de petits logements pour accueillir les randonneurs/ses le temps d’une nuit. Je m’y dirige après avoir enfin rejoint le col des Veaux, perdu entre deux mondes, avec le sentiment de tirer un trait définitif sur la civilisation littorale pour faire demain mon entrée de plain pied dans la montagne pyrénéenne profonde.

Dormir au Col des Veaux

Dormir au Col des Veaux c’est l’occasion d’une nuit à la Ferme Esteben, en immersion totale dans le Pays Basque sauvage et pastoral, à la frontière de la France et de l’Espagne. La déconnexion absolue, entouré par les montagnes. On y entre carrément dans l’exploitation agricole des propriétaires avec les vaches d’un côté, les poules, dindons et oies de l’autre. C’est rustique, c’est vivant, et c’est ce qui fait son charme.

La Ferme Esteben et le Pic Iguzki en vue depuis les hauteurs dominant le col des Veaux

La table jouit d’une belle réputation même si le service peut être un peu long :  l’axoa, un émincé de veau au piment d’Espelette, l’agneau de lait et le fromage de brebis. Tout est produit sur place. Plus court que ça comme circuit, tu meurs ! La famille Esteben est en place depuis des générations et incarne ce lien viscéral à la terre qui caractérise la montagne basque.

Attendez-vous à un accueil direct, sincère et sans fioriture ! Les chambres, quant à elles, sont simples, voire monacales. On y trouve l’essentiel : un bon lit, une couverture épaisse pour les nuits fraîches du col et… les vaches qui circulent juste de l’autre côté de l’entrée ! On s’endort et on se réveille au carillon des sonnailles !

Le repas du soir à base des produits de la ferme : une tuerie !

JOUR 4 : COL DES VEAUX – BIDARRAY

Distance : 12 km, Durée : 4h, Dénivelé : +350m/-750m

Un crochet par l’Iguzki

Les matins sont des instants précieux. Le soleil agit tel un phare, révélant le paysage à la faveur d’une lumière rasante avec une lenteur appliquée. C’est l’heure de gloire du vert et de l’orange, étalés sur les pentes du col des Veaux comme la gâche sur une toile pointilliste.

C’est aussi celle de la « fièvre bleue » des chasseurs de palombes, dissimulés derrière leurs pantières pour tromper la vue perçante des oiseaux qui survoleront bientôt ce couloir de passage. Je me fais discret pour ne pas m’attirer les foudres des chasseurs camouflés, peu sensible, je dois l’avouer, à ce rituel de chasse qui met le Pays Basque en effervescence à cette époque de l’année.

Douceur des scènes et des lumières offertes par les premières heures du jour

Tracé sur les pentes nord-ouest du Pic Iguzki, le GR10 se raccorde plus haut à la route qui franchit le col de Mehatse. Peu inspiré par la perspective de monter à l’ombre et sur le bitume, je décroche en Navarre pour aller chercher le soleil et la solitude sur le versant sud de l’Iguzki. L’étape du jour est plutôt courte et incite à l’extension.

Un corridor ouvert entre les fougères s’enroule vers le sommet, réservant les derniers mètres à l’improvisation. Un exercice sans réelle difficulté dans ce milieu ouvert où le passage peut s’imaginer de mille et une façons. J’atteins l’arrondi de ce gros mamelon, présomptueusement élevé au rang de pic par la toponymie, bien plus rapidement que je ne l’avais pensé.

Depuis le sommet du Pic Iguzki, un coup d’oeil sur la Ferme Esteben, le col des Veaux et la Rhune

Une vieille borne frontière en marque le sommet tandis que, deux vallées plus loin à l’ouest, La Rhune impose encore sa présence dans le paysage. Cette fois, j’en suis convaincu, c’est la dernière fois que je pose les yeux sur la douceur des collines labourdines caressées par l’Atlantique. D’ici peu, le col d’Espalza me fera basculer dans la verticalité.

Le rendez-vous est proche et je m’y dirige d’un pas lent, mais résolu, en descendant vers le col de Mehatse avec, face à moi, la masse indolente de l’Artzamendi, coiffée de sa station relais et d’un radar sphérique de l’aviation civile. Sur les pelouses du col, des pottoks imperturbables jouent aux gardiens d’une nécropole protohistorique découverte en 1943.

La vue en descendant du Pic Iguzki

Rien de très visuel. À peine quelques pierres, dégradées par le temps et l’homme, que seul un oeil d’expert serait bien capable de qualifier de cromlech. Une preuve toutefois irréfutable de la présence humaine en ces lieux depuis la nuit des temps.

La section qui suit, en direction du Col d’Artzatey, est un pur plaisir de randonneur. J’y chemine sur la ligne de partage des eaux, entre France et Espagne, au fil d’anciennes bornes frontières et sur un sentier qui joue avec l’arrondi du relief. Jusqu’à la rupture.

Au fil des bornes-frontières qui jalonnent ici le GR10. En toile de fond, le sommet de l’Artzamendi

Plongée dans l’abime d’Espalza

Un gouffre spectaculaire est apparu où s’effondrent le versant et le sentier. Tels sont le col d’Espalza et les Penas des Itsusis, brusque univers d’abrupts rocheux et de versants raides où est précipitée la fougère. Fasciné, je repère de loin une avancée en terrasse au-dessus de l’abime, à quelques encablures d’une cabane. Un surplomb parfait pour la pause, avant le grand plongeon.

Quelle magistrale progression dans cet amphithéâtre bâti à la gloire du raide et qui offre des perspectives saisissantes sur la vallée du Bastan, encore bien loin en-dessous

À Espalza le ton change. Pour les marcheurs-ses un peu plus frileux, cela pourrait être le premier moment d’engagement de la traversée. Dégringolant sans ménagement dans le raide, le sentier se fait plus étroit pour trouver le passage qui lui permettra de contourner les immenses falaises de grès rouge. Des chaînes solides et rassurantes sont en place pour sécuriser les quelques mètres où le chemin s’efface au profit de la roche nue.

On se sent petit lorsqu’on fait pour la première fois face à l’abime du col d’Espalza

Un léger chuintement me fait lever la tête. Un vautour fauve vient de décoller dans l’ombre monumentale des parois. Le premier d’une longue série, venu s’enquérir de l’identité de ce visiteur en sac à dos avant de pomper sans effort dans un thermique et de disparaître, en quelques secondes, de l’autre côté de la vallée. Ici s’est installée l’une des plus anciennes colonies des Pyrénées.

Tracé à flanc de versant, le sentier s’accorde ensuite aux courbes de niveau, épousant le terrain sans perdre beaucoup d’altitude. Une marche en balcon splendide loin au-dessus du Bastan qu’on commence doucement à entendre gronder en contrebas. Un dernier promontoire rocheux et la lisière des bois n’est plus loin.

Les premières fermes font leur réapparition : la fin prochaine de cette incroyable descente

Du Bastan à Bidarray

Une poignée de fermes, aventurées à la limite de l’habitable,  indique le retour timide de la civilisation. Quelques châtaigniers, un muret de pierre et je déboule sur le goudron d’une petite route en lacets montée ici depuis les rives du Bastan. L’air vif de l’altitude a été remplacé par une humidité plus moite. Quant à l’adrénaline, elle finit par retomber, évincée par une marche monotone sur le bitume jusqu’au Pont d’Enfer.

Un peu le jour et la nuit après l’excitation née de cette incroyable descente depuis Espalza. Dans la rivière souvent proche, j’essaie d’apercevoir, sans vraiment y croire, le Cincle plongeur ou la Loutre annoncés par un panneau d’information. Le cours d’eau est ici connu pour la qualité de ses eaux, comme la plupart des rivières de montagne d’ailleurs. De bonnes élèves de la préservation d’écosystèmes aussi riches que fragiles.

Un coup d’oeil au franchissement du Pont d’Enfer, point final d’une assez longue section de goudron

Je sors de ma léthargie au passage du pont que les basques nomment ici Infernuko Zubia. Le Bastan y franchit un défilé rocheux plus étroit entre les parois duquel l’eau cascade et tourbillonne avec fracas. C’est le signal pour abandonner la route et franchir les portes d’un univers forestier plus sombre qui va me diriger vers Bidarray.

Encore un remarquable petit joyau du Pays Basque intérieur dont les bâtis les plus anciens ont été construits en grès rouge d’Iparla. À l’image de l’église Saint-Étienne et de sa façade massive qui me donnent une étrange sensation de déjà-vu. Tout autant que l’hôtel Barberaenea où je m’arrête ce soir, juste en face.

La très belle église Saint-Étienne au centre de Bidarray

Je me fais un chemin dans la confusion de mes souvenirs jusqu’à extraire le bon : le tournage, il y a neuf ans, d’une séquence pour un épisode consacré au Pays Basque de feu « l’Instant Passion Rando » que je réalisais – déjà – pour la FFRandonnée. — voir cet épisode ici

J’avais dormi exactement là pour prendre le départ, le lendemain, des crêtes d’Iparla. Une fois encore l’histoire se répète ! C’est le programme de ma prochaine étape, à poursuivre ensuite jusqu’à Saint-Étienne-de-Baïgorry. Une journée fleuve et pour laquelle je nourris de grandes attentes ! Vivement demain !

Les derniers mètres avant de surgir à l’entrée de Bidarray

Dormir à Bidarray

Je retrouve donc l’hôtel Barberaenea, intact, ainsi que je l’avais laissé dans mon souvenir. Un coeur battant de Bidarray. Rien d’étonnant à ce que ce soit ici que ma nuit ait été réservée par l’équipe de Respyrénées. On peut quasiment parler d’incontournable du GR10 dans le cas de l’hôtel Barberaenea. Il fut longtemps géré par les Noblia qui ont contribué à sa notoriété depuis 1875.

L’établissement a toutefois changé de main depuis peu, repris par la famille Elissetche venue y perpétuer la tradition de l’accueil. Quand on rentre dans cette ancienne auberge, on voyage carrément dans le temps avec des boiseries anciennes et un parquet en bois qui grince sous nos pas. C’est un lieu au confort douillet. Peut-être un peu sombre jugeront certain(e)s mais fondamentalement bien conçu et rénové récemment pour intégrer le moderne sans faire de l’ombre à l’ancien. Une valeur sûre.

La devanture de l’hôtel Barberaenea tel qu’on le découvre en arrivant par le GR10

JOUR 5 : BIDARRAY – SAINT-ÉTIENNE-DE-BAÏGORRY

Distance : 17,25 km, Durée : 7h30, Dénivelé : +1250m/-1250m

Jour de brume à Iparla

Dix jours que le soleil régnait en maître sur le chemin de mes reportages. Une vraie chance. Presque un petit miracle alors que la Toussaint approche. J’avais secrètement prié pour demander la prolongation de ces conditions idéales pour l’étape d’Iparla. Cette étape. Le ciel y est visiblement resté sourd ce matin.

Il a battu le rappel des nuages qui ont pris en otage la vallée entière. Depuis Bidarray, les crêtes sont invisibles derrière la barrière opaque d’un épais rideau de brume triste. Je ronge mon frein. J’accuse la fatalité. La mort dans l’âme, je quitte Bidarray par une petite route montant jusqu’à la ferme Urdaburua. Je me sens comme un enfant à qui on vient de priver de son jouet.

Après avoir dépassé la ferme Urdaburua et laissé Bidarray en arrière : bientôt le véritable début de l’ascension

Un passage dessiné à la règle et aménagé entre deux clôtures me dirige vers l’orée d’un bois au-delà duquel l’habitat des hommes n’ira pas. Je laisse les brebis bêlantes à leurs affaires d’ongulés : à partir de maintenant, ce n’est plus qu’une histoire entre la montagne et moi. Cette cinquième étape ne s’aborde pas comme une simple marche. Plutôt comme une ascension vers un autre monde.

Le GR10 y abandonne sa mue de parcours bucolique pour revêtir, une bonne fois pour toute, l’habit de la montagne, aussi brutal que sublime. Les premiers mètres en sous-bois se révèlent immédiatement exigeants. Je sue déjà malgré le brouillard qui perle sur mes bras. Adieu l’échauffement ! La montée vers Iparla se fera au physique mais aussi au moral.

Regard vers le sommet, invisible dans les nuages : ce qu’on voit n’est qu’une antécime !

Impossible d’échapper à la vision de cette montagne qui semble s’étirer sans fin au-dessus de moi avant de disparaître dans les nuages, un peu avant les 800m d’altitude. Un défi lancé aux marcheurs-ses candidat(e)s à l’ascension. Je reprends la mienne, prêt à lancer l’offensive contre un rempart plus raide qui défend les espaces sommitaux moins combatifs.

Entre les tonalités de l’automne qui repeignent la montagne d’orange sanguin et la valse erratique de nuages fantomatiques accrochés dans les versants, autant dire que le spectacle est total.

Le sentier s’aventure au fil d’une arête élancée, bordée par deux versants d’herbe folle. Rien à redire, il y a de l’ambiance dans ce coin tandis que les toits de Bidarray rétrécissent à la taille de maisons de poupées. Progresser sur un fil offre à la marche une grisante profondeur de champ sur le chemin déjà parcouru. J’en viens presque à oublier mes râleries matinales.

L’ascension se poursuit en direction du sommet d’Iparla : un bon stock d’endurance sera le bienvenu pour cette étape sportive

Jusqu’à me faire happer à nouveau dans une sphère floue en dépassant les fameux 800 mètres. L’emprise du brouillard y est ici plus forte alors que la pente, elle, a abdiqué. Parfois des formes étranges se dessinent dans cette purée de pois que le soleil, opiniâtre, parvient ici et là à disperser : des chèvres et des boucs, planqués dans les rochers, dans l’attente de jours meilleurs.

Malgré ce rempart brumeux, je devine la présence du vide quelques mètres à ma gauche. Je m’y avance avec précaution. En-dessous de moi, l’air remonte par des cheminées escarpées, agitant la brume qui s’attarde sur les crêtes jusqu’à finir par révéler, le temps de brèves secondes, le sommet d’Iparla, plus haut que tous les autres.

Depuis les crêtes : un peu d’espoir, peut-être, d’atteindre le sommet d’Iparla sous le soleil ?

Une vision intense qui me renvoie à l’image d’une divinité, d’un titan endormi élevé loi au-dessus du monde des Hommes. J’ai l’impression de fouler le territoire sacré des Dieux, un Mont Olympe façon Basque. Un courant d’air et voilà des falaises qui émergent de nuages revêches : l’image, éphémère, me raconte une histoire peut-être plus intense que celle, moins mythologique, qu’aurait pu me susurrer le soleil et l’azur. À moins que je me dise ça pour me rassurer ?

Puis, l’incroyable se produit. Aux abords du sommet, la brume se fragilise, découpée par des bourrasques de vent comme un papier par des ciseaux. Elle s’effiloche, se déchire et recule, repoussée sous les limites d’Iparla. Le soleil est à l’oeuvre, vaillant soldat tenant en respect le rideau de vapeur pour crever le plafond de nuages et libérer ma vue. Le brouillard se dégonfle comme un soufflet, s’abaissant de quelques mètres pour lécher le bord de la falaise.

L’effort récompensé par une ouverture depuis le sommet sur la mer de nuages qui tient le Pays Basque en otage : quel spectacle !

Je me tiens au bord de cette mer cotonneuse, naufragé heureux d’Iparla à 1044 mètres d’altitude. Quelques îles surnagent à la surface mais la masse, encore largement épaisse à l’horizon, noient les sommets lointains du Béarn, empêchant toute projection vers les étapes suivantes de la traversée. La mienne, celle du jour, se poursuit ensuite vers le sud.

La route des crêtes

Il serait fâcheux de croire que la journée se finit à Iparla car la route jusqu’à Saint-Étienne-de-Baïgorry est encore longue. Une chevauchée de crêtes de plusieurs kilomètres qui n’en finit pas de descendre et de remonter d’un collet à l’autre, d’un point haut au suivant. Rattrapé par le brouillard plus bas, je marche vers le Pic de Toutoulia sans le voir, rapidement gagné par la léthargie.

Retrouvailles avec le brouillard pour la suite de la traversée des crêtes depuis le sommet du Pic d’Iparla

Le sentier file sur le fil du rasoir, parfois bordé à gauche par des précipices vertigineux que l’on devine plus qu’on ne les voit. Ce cheminement, sur la colonne vertébrale de la Basse Navarre, me conduit au col d’Harrietako où le roadbook m’indique la proximité de la seule source possible sur cette étape sauvage sur les crêtes. Un pas de côté de 300 mètres, à travers une belle forêt de hêtres.

La brume ouvre et ferme des fenêtres au gré de l’air qui la fait danser. Étrange atmosphère, presque irréelle, qui joue avec mes sens.

La source en question, oeuvre du club de trail de Bidarray, est en fait un GRV – Grand Récipient pour Vrac – calfeutré derrière un rempart de pierre sèche et qu’équipe un robinet… en position ouverte sans que la moindre goutte ne pointe son nez. Le réservoir est vide, à l’image de ma gourde. Je marronne un peu. Ou plutôt beaucoup.

Un regard en contrebas lorsque, parfois, une bourrasque éventre le brouillard en révélant le paysage au pied des falaises

Revenu sur mes pas, j’enchaîne les points hauts comme les perles d’un chapelet minéral et tenaillé par la soif. Les nuages semblent décidés à s’épaissir, n’offrant désormais que de rares ouvertures sur un monde qui se déploie sous les falaises. D’un côté des versants doux et garnis de hautes touffes de graminées jaunies où pâturent des brebis, de l’autre le monde des corniches et du raide où planent les vautours.

J’avance sur cette frontière comme un funambule, franchissant d’abord l’Astate, puis le Buztanzelhai. L’énergie des premières heures de la journée en moins. Aussi est-ce avec soulagement que je me laisse glisser vers le large col ouvert sous ce dernier sommet. Là où le GR10 quitte enfin les crêtes pour infléchir sa course vers l’est et Saint-Étienne-de-Baïgorry. Encore un bon bout de chemin à abattre malgré tout…

Passage du col de Buztanzelhay : le temps est venu d’amorcer la descente vers Saint-Étienne-de-Baïgorry

La descente vers Saint-Étienne

Le sentier dévale franchement dans le creux d’une cuvette entièrement tapissée du roux des fougères. Je crois y entendre l’écho assourdi de l’eau. Guidé par cet espoir, je quitte le chemin pour brasser dans un fatras végétal où j’enfonce parfois jusqu’à la taille. Il y a bien de l’eau là-dessous.

Je fraye un chemin à mes mains jusqu’à un mince filet liquide, cependant suffisant pour y glisser l’embout de la gourde et faire le plein. Des heures que je n’avais pas bu. Inutile de cacher le plaisir ressenti à le faire.

Séquence dégringolade dans les fougères pour aller chercher plus bas le col d’Aphaloiko

La suite de la descente arrondit sous le sommet de l’Aintziaga par un single étroit tracé entre coulées de fougères et saillies rocheuses. Sur les sommets abandonnés derrière moi, le ciel a maintenant pris une teinte de plomb. Une fois le col d’Aphaloiko dépassé, les difficultés abdiquent finalement.

Seul demeure le chemin, bien visible sur la croupe herbeuse qui s’affaisse devant moi, en direction de Saint-Étienne-de-Baïgorry et la large vallée ouvrant jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port. C’est tout le paysage qui s’adoucit après cette étape harassante, mais magnifique, tandis que des granges, des fermes, des routes réapparaissent. Les sons des activités humaines remontent le long des pentes portées par un air plus lourd.

Cette fois c’est pour de vrai : Saint-Étienne-de-Baïgorry est en vue ! Ça sent la fin !

J’accueille l’arrivée au village comme une délivrance avec. Un peu de mes pensées reste cependant accrochées là-haut, quelque part sur les crêtes d’Iparla. J’ai franchi aujourd’hui l’un des plus grands morceaux de bravoure du Pays Basque et, même s’il reste une étape demain avant de clôturer cette première partie de la traversée, je sais que rien n’atteindra plus l’intensité de cette journée sur les crêtes, à flotter au-dessus de la mer de nuages.

Dormir à Saint-Étienne-de-Baïgorry

Le roadbook Respyrénées me dirige vers une élégante demeure de maître du 19ème siècle appelée Maison Graciateguy. J’ai reçu par SMS les codes pour entrer et accéder à ma chambre. Je découvre donc en solitaire le très beau cachet intérieur du lieu : des volumes généreux – le plafond de la chambre doit être au moins à trois mètres ! – un escalier en spirale imposant, des cheminées d’époque. Encore un beau voyage dans le temps qui change radicalement de registre après ma nuit à la ferme il y a deux jours !

Je suis ici chez Karine et Pascal qui savent y faire en matière d’accueil. L’endroit n’est d’ailleurs pas une étape passive mais un lieu en mouvement où les propriétaires dynamiques partagent leur goût du sport. Le dîner, dans la spacieuse salle à manger, est un moment clé. Pascal est un vrai cordon bleu et un interlocuteur passionnant. Ici les hôtes partagent la même table ce qui donne l’occasion d’échanges conviviaux où on parle randonnée, mais pas que !

J’ai pour ma part passé mon dîner avec deux institutrices belges en voyage scolaire dans le Pays Basque et dont la Maison Graciateguy était le quartier général. Un super souvenir et sans aucun doute la chambre la plus confortable de ces six jours sur le GR10.

La façade accueillante de la Maison Graciateguy de Saint-Étienne-de-Baïgorry

JOUR 6 : SAINT-ÉTIENNE-DE-BAÏGORRY – SAINT-JEAN-PIED-DE-PORT 

Distance : 19 km, Durée : 7h, Dénivelé : +950m/-950m

La belle variante de l’Oilarandoi

Saint-Étienne-de-Baïgorry s’éveille dans un voile de brume. Descendu des sommets, le brouillard a plongé les rues et les massive demeures dans une chape de brouillard qui diffuse une clarté grise. À peine si je distingue le château d’Etchaux dans lequel s’enracine l’histoire locale des seigneurs et des bergers qui ont façonné ici l’âme farouche de la Basse-Navarre.

Le village est coupé en deux par la Nive des Aldudes que le GR10 franchit par un pont qui n’a de romain que le nom et dont l’arche de grès rose élégante lui vaut d’être considéré ici comme un petit joyau médiéval. Bien des transhumants et des muletiers l’ont emprunté avant moi, quittant l’effervescence du bourg pour rejoindre les espaces pastoraux ouverts sous le sommet de l’Oilarandoi, cette belle pyramide qui domine Saint-Étienne au sud.

Petit matin brumeux sur Saint-Étienne-de-Baïgorry au départ de cette sixième journée sur le GR10

C’est mon objectif de la matinée, bien que cette ascension ne soit prévue ni par le tracé officiel du GR10, ni par le roadbook de Respyrénées. Me voici ainsi à nouveau en route par des sentiers flirtant avec l’orée des bois, priant intérieurement pour que cette brume tenace se dissolve dans la lumière d’un beau matin d’automne.

À défaut d’être entièrement exaucé, mon voeu se réalise tout du moins partiellement lorsque je passe finalement la tête au-dessus des nuages aux abords des 500m d’altitude. De l’autre côté de la vallée, Iparla semble me narguer en prenant le soleil, couronné d’un ciel d’azur insolent. Les rôles sont inversés ce matin : la vallée est engloutie par le brouillard tandis que les sommets respirent à l’air libre.

Changement de scénario avec le jour précédent : les crêtes d’Iparla prennent le soleil quand la vallée est sous les nuages

J’essaie de me convaincre que je n’ai pas manqué de chance hier. Démarche peu probante. Sans doute cette frustration à peine masquée a-t-elle d’autant plus renforcée mes envies de gravir Oilarandoi. Une manière de compenser ce rendez-vous manqué avec la météo hier à Iparla. Pour l’atteindre, je débusque une sente sportive tracée sur son arête nord-est.

Un itinéraire comme un assaut frontal et irréfléchi, sportif tendance explosif. La pente, raide, épuise le souffle et les mollets. La suée n’est pas loin. Finalement les fougères et les rochers s’éclaircissent tandis que l’arête s’incline, jusqu’à s’évaser et se fondre dans une calotte herbeuse qui annonce le sommet. Bientôt une petite chapelle ouverte apparaît, flanquée d’une table d’orientation. Mon instinct me souffle que cette variante était le bon choix. Un substitut gratifiant au panorama volé d’hier.

Le spectacle de la mer de nuages depuis la table d’orientation du sommet de l’Oilarandoi

Le sommet d’Oilarandoi, étiré et accueillant, inspire à l’apaisement et à la contemplation. La Basse-Navarre s’y déploie à 360° dans un étalage de vallées et de sommets justifiant très largement l’effort accompli pour l’atteindre. Je me tiens à 933 mètres avec la sensation de me tenir en haut d’un phare balayant les vallées de la Nive et des Aldudes.

Davantage qu’une simple bosse sur la carte, l’Oilarandoi a tout d’une sentinelle à même d’offrir au visiteur l’un des plus beaux points de vue sur la vallée de la Baïgorry. Son nom, qui évoque la « hauteur de la fougeraie », cache une dimension mystique et sportive très ancrée localement. Le bâti intime de l’édifice dédié au Sacré-Coeur procure un abri physique et spirituel au visiteur de passage.

À l’abri du versant sud, des Vautours fauves attendent le bon moment pour décoller

Son parvis naturel, ouvert sur les Pyrénées, semble une prière adressée à la montagne. Chaque année une course à pied y a lieu qui récompense le plus rapide à l’atteindre depuis Saint-Étienne. C’est un endroit que je savoure réellement. Au moins autant que les vautours fauves que j’aperçois plus loin, en pleine chauffe matinale, abrités sous la corniche rocheuse de la face est du sommet.

La route du Munhoa

Je me laisse ensuite doucement glisser par les pentes sud vers le col d’Ahartzako où je retrouverai le GR10. La suite consiste en un patient arrondi vers le Munhoa, objectif clairement visible de l’autre côté du vallon. Presque à portée de main. À moins d’être un vautour, il va pourtant falloir s’en tenir au plancher des vaches et aller chercher le chemin par le col d’Urdanzia.

Traversée des pentes à fougères entre le col de Leizartzeko et celui d’Urdanzia

Une route déserte me monte d’abord à celui de Leizartzeko où je retrouve un sentier plus captivant que le goudron. Nouveau bain de fougères aigles qui envahissent les versants à perte de vue en faisant luire la montagne d’un éclat de cuivre. J’en émerge dès le col d’Urdanzia franchi.

Au-delà ne subsiste qu’une pelouse rase et quelques touffes d’herbe jaune sur lesquelles s’acharnent des Manechs à Tête Rousse, robuste brebis basque aux belles cornes spiralées, dont le lait sert à la fabrication du célèbre Ossau-Iraty. L’Oilarandoi est désormais à main gauche, basculé dans une perspective inversée.

Quelques Manechs à Tête Rousse avec, en toile de fond, l’Oilarandoi

Je ralentis mon pas, calé sur la douceur pastorale d’altitude émanant du Munhoa, ultime point haut de cette première partie de ma traversée des Pyrénées démarrée à Hendaye il y a six jours. À 1021 mètres d’altitude, il représente l’archétype de l’alpage basque : un dôme large et herbeux, des nuances de vert tendres et des troupeaux mélangeant vaches et pottoks dans une indifférence souveraine.

Je garde mes distances pour ne pas les inquiéter inutilement jusqu’à atteindre l’antenne relais installée au sommet. Nouveau panorama cinglant. Saint-Jean-Pied-de-Port, ville-étape essentielle sur le chemin des pèlerins en route pour Saint-Jacques-de-Compostelle, est étendu plus bas, en plein coeur d’un paisible moutonnement de bois et de champs.

Un regard en arrière avec le chemin parcouru pour venir chercher le sommet du Munhoa

Les derniers kilomètres

La traversée des Pyrénées se poursuit vers le Béarn et le sud-est : la montagne s’y renforce, plus creusée et acérée. Des sommets rocheux annoncent la couleur d’un changement notable de progression. Le Munhoa semble le dernier représentant de ce qu’on appelle communément de la montagne à vache.

Dans un flou encore lointain, l’Orrhy, le Pic d’Anie ou encore le Balaïtous portent avec eux la promesse d’un engagement à venir bien supérieur. Malgré le temps écoulé, je me rappelle pourtant de chacun d’eux avec une précision qui me surprend. Dur de devoir interrompre cet élan : les Pyrénées appellent mais il est de toute façon trop tard dans la saison pour poursuivre la traversée.

Le premier segment de descente depuis le Munhoa, dont le sommet est visible juste derrière

Bientôt le froid et la neige seront là, fermant les cols et les sommets jusqu’à l’été prochain. Une réalité acceptée lorsque je quitte le Munhoa par le chemin ouvert aéré ouvert sur sa large arête orientale. L’heure est désormais à la descente et au retour à la vallée. En-dessous de moi je peux clairement distinguer le serpent du chemin s’enroulant en longs lacets à travers un versant rougi par la fougère.

Des circonvolutions passablement fastidieuses que je me réjouis de pouvoir couper grâce à un sentier plus direct, mais hors GR, qui taille beaucoup plus efficacement vers cet ensemble de champs qu’il va falloir rejoindre. Un « tout schuss » bienvenu pour s’épargner quelques kilomètres inutiles et gagner du temps sur l’arrivée. D’autant que le soleil chauffe à nouveau et que le versant brille par son incapacité à prodiguer la moindre ombre au marcheur.

Saint-Jean-Pied-de-Port en vue ! Et, en-dessous, l’immense versant de fougères à traverser jusqu’à retrouver la clé des champs derrière

La route m’attend au pied de la descente, confirmant cette sensation évidente d’avoir quitté la montagne pour la campagne. Une transition un peu brutale et qui, malheureusement, se prolonge bien trop longtemps. Le GR10 semble ici incapable de rejoindre Saint-Jean-Pied-de-Port autrement que par le goudron. Je fais une pause à Lasse et trouve de l’eau dans l’enceinte de son église.

Maigre réconfort avant de me remettre en route pour Uhart-Cize en partageant la départementale qui fait office d’itinéraire avec les voitures. Cet exercice final, aussi usant et peu excitant soit-il, est pourtant un mal nécessaire pour rejoindre une ville disposant d’hébergements pour l’étape et de points de ravitaillement pour la suite du périple. Sans oublier la présence d’une gare pour rejoindre ou quitter l’aventure.

Au revoir le Pays Basque ! Le Munhoa, duquel je suis descendu, est le dernier sommet de cette première partie sur le GR10

En 2002 j’étais resté très à l’écart de la vallée, poursuivant directement vers l’Orhy en jouant à saute-frontière. C’est donc une découverte que de voir apparaitre les remparts de Saint-Jean-Pied-de-Port, carrefour mondial de pèlerinage, dont j’entends vanter le nom depuis tant d’années. J’ai usé mes pieds pour l’atteindre, chauffés à blanc par ces derniers pénibles kilomètres de goudron.

Mais m’y voilà finalement, saisi par l’énergie particulière qu’on sent bourdonner dans ces ruelles médiévales où toutes les langues du monde résonnent. C’est là que je dépose mon sac en achevant l’écriture de ce premier chapitre de la traversée des Pyrénées. Un coup d’oeil aux balises blanc et rouge poursuivant vers Caro puis Estérançuby : c’est par ici que je reprendrai mon chemin l’an prochain jusqu’à Etsaut et vers les premiers sommets de plus de 2000 mètres de la chaîne. Une bien longue attente !

Le charme de Saint-Jean-Pied-de-Port : un beau point final pour cette première partie de l’aventure sur le GR10 (crédit photo © Pierre Carton / OT Saint-Jean-Pied-de-Port)

Dormir à Saint-Jean-Pied-de-Port

Les hébergements sont légion à Saint-Jean-Pied-de-Port, souvent pris d’assaut par les pèlerins. L’équipe Respyrénées, qui voulait me chouchouter, a réservé ma nuit à l’écart de l’agitation du centre, à la Maison Laia, une chambre d’hôte de charme où les matériaux bruts et nobles se marient à une décoration contemporaine et épurée.

La literie est notamment très confortable. L’endroit est impeccablement tenu par Cécile et Sébastien. Ce dernier ne manquera pas de vous conseiller sur ce territoire qu’il connaît par coeur ! Une adresse en forme de récompense après six jours de marche depuis l’Atlantique ! Pour info, l’endroit fait aussi table d’hôte mais, pour le coup, Respyrénées m’a fait une petite surprise.

La Maison Laia, un petit havre de tranquillité pour souffler après une semaine de marche à travers le Pays Basque

Mon repas a en effet été réservé auprès de Iputxainia, là où l’aventure Respyrénées a démarré et qu’on m’a vendu comme le Graal de la gastronomie sur le GR10, rien que ça ! De quoi me mettre en appétit, le temps de couvrir les moins de dix minutes de marche qui me séparent de cette adresse où je dois diner avec un groupe de clients Respyrénées. Bilan : un festival pour les papilles et un grand moment de convivialité avec les marcheurs-ses !

Iputxainia, c’est Josiane et Jean-Michel, deux belles personnes qui ont fait de l’adresse une référence de la cuisine et de l’art de vivre basque. On mange « comme à la maison » des plats préparés par Michel, un puriste qui travaille les produits comme personne. Il faut se laisser porter par cette cuisine sincère et savoureuse. Autant dire un feu d’artifice pour clôturer cette aventure sur le GR10 au Pays Basque.

Remarque : les informations données dans cet article consacré au GR10 et à la Traversée des Pyrénées avec Respyrénées engagent uniquement la responsabilité de l’utilisateur/rice sur le terrain qui saura les adapter à son niveau et à son expérience. Carnets de Rando ne saurait être tenu responsable de tout accident survenant suite à un mauvais usage de cet article ou à une mauvaise appréciation du niveau du/de la pratiquant(e) par rapport à celui requis.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.