Puy de Rent à raquettes : Une épopée blanche dans la solitude de l’hiver

Il y a des matins où la montagne ne se donne pas, elle se mérite. Au départ de la Tuilière, en pleine vallée du Haut Verdon et dans une neige abondante fraîchement déposée, l’ascension vers le Puy de Rent, à 1996m d’altitude, s’est transformée en une leçon de lecture de terrain. Dans le silence ouaté des forêts , je vous livre le récit d’une journée à raquettes où faire la trace n’aura pas seulement été un effort physique, mais un véritable acte de création.

Difficulté : difficile | Distance : 13,7 km | Durée : 6h | Dénivelé : +995m

En route pour les Baquières

On a quitté la vallée du Verdon en catimini par la toute petite départementale qui remonte la discrète rivière Ivoire en direction d’Allons. Le chasse-neige n’est pas vraiment passé par-là, laissant le soin à un soleil plus entreprenant qu’ailleurs en Provence ce jour-là de nettoyer le blanc qui s’attarde sur la route, à l’ombre des murs rocheux d’un bref défilé.

Habituellement, les candidats au Puy de Rent montent directement à La Colle Saint-Michel pour s’épargner un bout de dénivelé. Nous, on a préféré la méthode à la dure, plus sportive, qui s’en va tracer plus directement dans le versant sud-ouest. Jamais moins de 1000m de dénivelé, c’est notre règle d’or quand on part en randonnée !

Les premiers mètres après avoir laissé la voiture en arrière à la Tuilière

J’ai laissé la voiture au bord de la route, au niveau de la Tuilière. Le départ pointe ici à 999m d’altitude et l’objectif est dans les nuages. La neige de la nuit a tout blanchi, des champs nus aux forêts de résineux qui colonisent les versants alentours. Le BRA du jour a fait monter le risque à 4 dans les plus hauts massifs.

On est venu là pour jouer la carte de la sécurité, peu motivés à aller risquer nos peaux (de phoques) au-dessus de 2200m. Ce n’est définitivement pas un jour pour le ski. Ni simplement à prendre des risques. Nous voilà donc à pied d’oeuvre sous les résineux, les raquettes accrochées au sac, progressant par un chemin encore large et délicatement saupoudré de flocons. 

Un départ plutôt en douceur sous les pins sylvestres et dans la blancheur encore fraîche de la neige de la nuit précédente

La neige se renforce quelques dizaines de mètres plus haut, faisant ployer sous une gangue blanche épaisse la végétation buissonnante d’une vaste clairière. Le chemin s’en est même évanoui, disparu sous de gros amas de flocons. Je peux néanmoins en deviner la trace, vague espace grossièrement ouvert entre des carapaces arrondies de plantes figées par l’hiver.

Le décor donne l’impression qu’une soirée mousse a eu lieu la veille et que personne n’est encore venu nettoyer derrière ! Nous sommes en tout cas les premiers à faire la trace de ce côté. Un exercice encore amusant à ce stade et que nous réalisons sans raquettes. 

Déjà un peu plus de neige dans la vaste clairière succédant aux pins sylvestres

Bientôt survient l’abri retrouvé de la forêt. En fait plutôt un temple forestier où les troncs hauts et élancés des pins sylvestres se projettent vers le ciel comme les piliers d’une cathédrale. La température reprend des couleurs tandis que le soleil disperse les nuages les plus bas.

En résulte un phénomène de fonte accélérée qui fait pleuvoir au sein même de la forêt ! Des averses en sous-bois qui nous font même hésiter à dégainer la Gore-Tex. Le sentier devient ici vraiment charmant, enchaînement zigzaguant de petits lacets entre hêtres et résineux qui s’élève juste à côté de l’entaille profonde du ravin des Baquières.

Beaucoup de charme chez ce petit sentier en lacets qui grimpe hardiment à travers la forêt

Plus haut le plâtrage prend de l’envergure et faire la trace sans raquette devient nettement moins évident. On les dégaine donc finalement du sac pour patauger joyeusement dans cette marée blanche vierge de tout passage qui fait bosseler les versants et pelucher les arbres en dizaines de pelotes.

Malgré tout, suivre le sentier dissimulé sous la neige demeure encore facile et le balisage jaune, régulièrement disposé sur des troncs dégarnis, rassure pour suivre l’itinéraire. Un jeu d’enfant jusqu’à atteindre l’intersection des Baquières matérialisée par un fringuant poteau signalétique. Ici sonne l’heure des choix.

Cette fois c’est parti : les raquettes, devenues indispensables, sont de sortie

Le choix de la sécurité

Le tracé estival invite assez naturellement à prendre la direction du Coulet de Saint-Domnin à partir duquel on rejoint ensuite le Puy de Rent par sa crête sud. Mais je n’ai pas confiance dans ces pentes plus prononcées qui dominent, plus haut, le ravin de Charrouens et que le chemin traverse en points de suspension. La neige, abondante, rend potentiellement ce segment délicat, voire dangereux.

Deux randonneurs pourraient suffire à y provoquer une avalanche. À moins que celle-ci ne nous tombe sur coin de la tête depuis plus haut… Je ne connais pas bien le terrain mais l’examen de la carte me recommande d’éviter ce versant probablement chargé. Et le port des DVA ne suffit pas à me rassurer. On opte donc pour l’itinéraire de gauche qui apparaît sur le papier plus sécurisant en matière d’exposition.

Passage prudent dans le repli plus encaissé du Ravin du Serre du Roux

Si ce n’est le bref franchissement du Ravin du Serre du Roux un peu plus loin, réclamant un peu de vigilance sans toutefois s’avérer scabreux, c’était la bonne décision. La trace, en revanche, devient à partir de maintenant moins instinctive, recouverte d’une neige désormais épaisse qui exige de ma part un effort plus soutenu.

C’est également à partir d’ici que la randonnée devient voyage, une immersion brute dans une Provence alpine que l’on aimerait parfois confondre avec le Grand Nord. La forêt étouffe de blanc. Le poids d’énormes paquets de neige contraint les branches des résineux à plier le genou jusqu’au sentier, ce qui ralentit notre progression. L’ambiance, elle, devient plus fantastique à chaque pas.

Au-delà du ravin, la trace reprend sur le fil du versant dans une ambiance hivernale particulièrement marquée

Plus loin nous surgissons sur une vaste épaule dégagée où un éclat bienvenu de soleil fait miroiter le tapis de neige en milliers d’étoiles brillantes. Raphaèle traverse cette étendue vierge en donnant l’impression de flotter au-dessus de la vallée du Verdon, maintenant généreusement ouverte en-dessous de nous.

Saint-André-les-Alpes jaillit en son sein, dans le fond, dominé par la Montagne de l’Aup. Incontestablement le plus beau passage de cette aventure hivernale depuis notre départ de la Tuilière. Un nouveau repli de terrain au passage de la partie haute du Ravin du Jas Vert et nous revoici happés dans le grand blanc de la forêt enneigée.

Remarquable passage sur une épaule ouverte au-dessus de la vallée du Verdon et de Saint-André-les-Alpes, dans le fond

On n’est pas loin du corps-à-corps avec la forêt. Imaginer le tracé du sentier sous cette neige réclame maintenant une vraie attention. En particulier lors de la traversée de ces trouées où elle est susceptible de partir dans plusieurs directions. Le positionnement GPS en temps réel sur IphiGéNie est un aide de camp précieux.

Les balises jaunes, moins fréquentes mais néanmoins toujours là, me confortent dans la plupart de mes choix. Aux abords des 1800m j’avais de toute façon en tête de quitter le cheminement d’été indiqué sur la carte. Le relief commande et ça me rassure de faire ma propre trace vers le sommet par les pentes en sous-bois les moins raides.

Une trace de moins en moins discernable et dont la recherche précise demande pas mal de rigueur

Le sommet du Puy de Rent à l’azimut

Plus clairsemée en altitude, la forêt devient propice à cet itinéraire alternatif personnel. J’improvise une ascension qui sinue largement entre les troncs tout en maintenant le cap vers le Puy de Rent. Un exercice rendu fastidieux par la neige, plus profonde et plus humide que jamais, tandis que l’heure n’en finit pas de tourner.

Pendant ce temps le soleil semble avoir passé la main. Pas sûr qu’on puisse bénéficier d’une vue panoramique une fois là-haut… Tandis que les résineux s’éclaircissent, l’air se fait plus mordant, porté à ras du sol par des bourrasques venues du sommet. La pente finit par se coucher et je sens la tension qui brûle mes mollets commencer à doucement se relâcher.

La sortie sur les espaces précédant le Puy de Rent est imminente…

Des bancs de nuages grisonnants balayent désormais les espaces sommitaux, réduisant notre visibilité et faisant disparaître la partie haute des crêtes alentours. Le débouché au sommet du Puy de Rent n’est finalement pas l’apothéose solaire que j’imaginais.

Un voile de brume cotonneuse s’y déploie et masque la proximité des sommets du Haut Verdon et du Mercantour. Je pense notamment au Grand Coyer et au Sommet du Carton, censés se tenir à seulement une dizaine de kilomètres de là. Ou au Massif de l’Estrop qu’il aurait probablement été possible d’apercevoir plus au nord.

La vue la plus ouverte n’était ce jour-là pas au sommet mais à l’abri de la forêt, dans les pentes sud-ouest du Puy de Rent

Pourtant, la récompense est ailleurs. Dans une trouée soudaine, presque irréelle, le rideau se déchire vers le sud. Saint-André-les-Alpes apparaît à nouveau, lointain et pareil à une étrange miniature. Le contraste est saisissant : ici le blanc absolu, le froid, le givre sculpté sur les panneaux et le silence.

En bas, en revanche, la vie semble suivre son cours, à l’image du Verdon coulant dans sa vallée sans la moindre contrainte. Une vision fugitive, encadrée dans la neige glacée et le vent, qui vaut, à nos yeux et à cet instant précis, tous les panoramas du monde.

Ambiance visuelle contrastée et contrariée au sommet du Puy de Rent assailli par les nuages

Pas le temps cependant de rester plus longtemps. Il est déjà tard et la descente sera longue, malgré la possibilité offerte de couper plus directement dans nos traces pour gagner quelques minutes. La vue n’offre aucune perspective d’amélioration et le vent qui harcèle le Puy de Rent n’incite guère à s’attarder. Nous replongeons donc rapidement sous la protection des résineux

Plus bas, le passage de la température a fait son oeuvre et il ne reste quasiment rien du manteau blanc de ce matin. Il fait quasiment nuit quand on rejoint la voiture, pleinement satisfait par cette randonnée de caractère effectuée dans le silence de versants oubliés et où l’humilité face aux éléments aura définitivement été notre plus beau guide. On repart avec la sensation d’avoir vécu une parenthèse hivernale hors du temps.

🛠️ Guide Pratique : Le Puy de Rent (1996m)

L’essentiel : Une immersion sauvage dans les Alpes-de-Haute-Provence, exigeante physiquement en cas de neige fraîche, mais récompensée par une ambiance forestière unique.

🚗 Comment venir ?

Le point de départ se situe au hameau de la Tuilière, sur la commune d’Allons (04).

  • Depuis Nice : Suivre la RN202 direction Digne-les-Bains, passer Annot, puis bifurquer vers Allons avant d’atteindre Saint-André-les-Alpes.
  • Depuis Marseille/Aix : Prendre l’A51 jusqu’à la sortie 20 (Digne), suivre la direction Nice via la RN85, traverser Saint-André-les-Alpes et prendre la direction d’Allons.
  • Stationnement : bord de route au niveau du chemin carrossable qui part à gauche vers les fermes de Vauclause. Attention à ne pas gêner les engins de déneigement en hiver.

🥾 À qui s’adresse ce parcours ?

  • Niveau : Moyen à Difficile (selon l’enneigement).
  • Profil : Randonneurs aguerris ayant l’habitude du hors-piste et de la marche en raquettes.
  • Engagement : La variante par la forêt demande une bonne lecture de carte ou l’usage d’un GPS, car les repères visuels s’effacent vite sous la neige. L’effort de traçage dans la poudreuse nécessite une excellente condition physique.

📍 Balisage

  • Balisage : Jaune (PR). Attention, il est plus espacé sur la partie supérieure, après le carrefour des Baquières. Quand la trace n’est pas faite, il est moins facile à repérer.
Au passage des grands pins cathédrale, entre le départ de la Tuilière et l’intersection des Baquières

❄️ Saisonnalité

  • Idéal : De janvier à mars pour une ambiance 100% hivernale.
  • Vigilance : Consultez toujours le BRA (Bulletin d’Estimation du Risque d’Avalanche) du massif du Haut-Verdon avant de partir. La couverture forestière favorise l’ancrage de la neige mais ne garantit pas non plus le risque zéro. Le secteur peut être sujet aux plaques à vent après de fortes chutes de neige. Je déconseille fortement le sentier du Coulet de Saint-Domnin par fort risque avalancheux. Toutefois la remontée directe en forêt que je décris demande des bases d’orientation et de lecture de terrain pour bien rester sur les pentes douces inférieures à 30°.

🏔️ Avec qui partir ?

Si l’itinéraire vers le Puy de Rent est un superbe exercice de lecture de terrain dans ces conditions, il peut s’avérer complexe pour qui n’a pas l’habitude de naviguer hors-sentier dans une neige profonde. Dans le secteur du Haut-Verdon, vous pouvez contacter le Bureau des Accompagnateurs de Reliefs . Ils sauront vous guider vers les pentes les plus sûres et vous apprendre à déceler, derrière la beauté de la poudreuse, les secrets d’un versant chargé ou les pièges d’une accumulation neigeuse.

Une bonne expérience des raquettes et savoir s’orienter et faire sa trace dans la neige en toute sécurité restent requis pour s’aventurer dans ces conditions vers le Puy de Rent par sa face sud-ouest

🚠 L’alternative « douce » : Départ de la Colle-Saint-Michel

Pour ceux qui souhaitent s’offrir le panorama du Puy de Rent en limitant l’effort physique (environ 500 m de dénivelé contre les 1000 m depuis la Tuilière), le départ depuis le Domaine Nordique de la Colle-Saint-Michel est l’option idéale. Situé à 1431 m d’altitude, ce petit village-station permet d’attaquer l’ascension par la crête sud, sur un terrain plus ouvert.

  • Accès et Services : Le foyer de ski de fond de la station propose la location de raquettes sur place. C’est une solution pratique si vous n’êtes pas encore équipés.
  • Forfait et Domaine : Attention, l’itinéraire de raquettes à partir de la station emprunte ou longe les pistes balisées et sécurisées du domaine nordique. À ce titre, l’accès est payant (redevance de 4 euros en 2026 pour l’entretien et la sécurisation du site). Pensez à vous acquitter de votre forfait au foyer avant de partir.
  • L’ambiance : Moins sauvage que la « directissime » par la forêt, ce tracé offre en revanche des vues plus dégagées sur les sommets du Verdon dès le début de la randonnée.

🏠 Où dormir

  • À Saint-André-les-Alpes : Nombreux gîtes et hôtels ouverts à l’année. Idéal pour rayonner sur le secteur. Je cite notamment l’hôtel Lac et Forêt ou le Bel Air

🔗 Liens utiles

Remarque : les informations données dans cet article consacré à une randonnée à raquettes vers le Puy de Rent engagent uniquement la responsabilité de l’utilisateur/rice sur le terrain qui saura les adapter à son niveau et à son expérience. Carnets de Rando ne saurait être tenu responsable de tout accident survenant suite à un mauvais usage de cet article ou à une mauvaise appréciation du niveau du/de la pratiquant(e) par rapport à celui requis.

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