Gorges du Gardon : Sur les Chemins de l’Odyssée Calcaire

Quand le Gardon gronde, la garrigue change de visage. Au départ de Russan, sentinelle de pierre qui veille à l’entrée nord des gorges, cette randonnée m’a plongé ce jour-là dans un décor digne de l’Amazonie. Depuis le belvédère du Castellas, la fameuse rivière gardoise dévoile une puissance insoupçonnée. Rien d’étonnant à ce que le site ait été consacré Réserve de Biosphère par l’UNESCO. Ici une forme de nature sauvage reprend parfois ses droits, s’étirant à travers une garrigue odorante bordée de falaises vertigineuses. Au cœur d’un territoire labellisé Grand Site de France, cette agréable boucle invite à une itinérance sensorielle où l’eau et la pierre racontent au marcheur l’équilibre fragile d’un sanctuaire préservé.

Difficulté : moyen | Distance : 13,4 km | Durée : 4h | Dénivelé : +285m

Russan, la sentinelle de pierre au bord des gorges

Nichée sur un repli calcaire, Russan est bien davantage qu’un simple point de départ : c’est la porte d’entrée vers le Grand Site des Gorges du Gardon. Ce hameau de la commune de Sainte-Anastasie, qui se tient prudemment à l’écart des caprices de l’eau, dévoile des ruelles étroites que bordent des maisons aux façades de pierre sèche et aux volets délavés par le mistral. Il respire cette austérité élégante propre aux villages de l’arrière-pays nîmois.

Ici l’histoire se lit sur les linteaux des portes et dans le tracé des anciennes calades qui descendent vers le fleuve. Russan garde une âme de village-frontière, dressé entre la plaine fertile et le théâtre vertical des gorges. Avant même le départ de la randonnée, on y sent l’influence du plateau de garrigue qui surplombe ses toits, un monde de silence où l’homme a appris, depuis la Préhistoire et les grottes environnantes, à composer avec la rudesse du relief et la puissance imprévisible du Gardon.

Le petit village de Russan : on aperçoit le parking de l’église, où j’ai stationné mon véhicule pour prendre le départ de cette randonnée

Le Castellas, belvédère à grand spectacle

Ce jour-là la rivière est sortie de ses gonds ainsi que je le découvre en m’élevant par le GR63 en direction du Castellas. Le Gardon est un pur produit méditerranéen : capable de paresser tout l’été dans son lit de galets brûlants, il peut, en quelques heures de pluie cévenole, se muer en un monstre de fureur. Dès les premiers pas, j’entends le fracas de son cours agité qui rumine depuis le fond des gorges. On est loin du murmure habituel de l’eau contre les falaises.

Le Gardon, fil rouge d’une partie de ma randonnée, rappelle que, loin d’être un long fleuve tranquille, il souffle aussi le chaud comme le froid. Le souvenir de sa crue historique de 2002 est encore vivace dans les mémoires gardoises… 

Le Gardon a donc quitté son lit avec des airs d’Amazone. La végétation rivulaire, d’ordinaire émergée, est à moitié engloutie sous une eau turbide. Les saules et les peupliers semblent eux flotter sur une nappe mouvante et violente. Gonflé par les pluies récentes, la rivière charrie des sédiments arrachés à l’amont, qui transforment sa robe habituelle en un ocre épais, presque boueux. On est loin de sa version apaisée de l’été, quand il est possible de s’aventurer sur ses berges en quête de fraîcheur.

Descendu des Cévennes et d’Anduze, le Gardon a quitté son lit pour s’étendre largement sur la ripisylve des berges alentours

J’atteins rapidement le belvédère du Castellas, indéniable temps fort de cette boucle de randonnée. Tout en bas des falaises, le Gardon dessine un lacet parfait, une boucle en forme de fer à cheval d’une géométrie absolue. La fureur de la crue en souligne sa courbe impeccable. Je suis ici témoin de l’érosion millénaire du lieu : l’eau a scié le plateau calcaire, créant ces parois vertigineuses où nichent maintenant les aigles de Bonelli.

C’est un panorama à couper le souffle, composé par la géologie à la force des éléments, coloré entre le vert sombre de la garrigue et le marron impétueux de l’eau qui s’écoule vers la sortie des gorges et le Pont du Gard, à près de trente kilomètres de là. Tout en pertes et en gours, le Gardon dévoile à la sortie de l’hiver un spectacle rare dont je savoure le privilège d’être le spectateur depuis le défilé ouvert entre ses deux versants.

Incroyable spectacle du Gardon depuis les hauteurs du belvédère du Castellas

Le bon plan

Le bon plan, pour des points de vues inédits et l’évitement éventuel du « monde » au Castellas, c’est d’aller chercher le passage derrière le sommet du Castellas. Si vous êtes observateur-trice, vous dénicherez sans trop de difficulté la petite sente qui s’échappe de la zone dégagée du belvédère vers l’ouest, puis le sud-ouest. Une trace un peu confidentielle, mais cependant assez bien marquée, qui va passer légèrement derrière le sommet pour récupérer la pointe sud de celui-ci. On arrive alors sur une sorte de « terrasse ».

C’est déjà un spot sympa mais c’est carrément possible de continuer en forçant le passage qui franchit facilement une sorte de strate et qui récupère, plein sud, un petit sentier passant à droite et au pied d’un dernier promontoire rocheux. Par une escalade assez facile, on peut aller se percher sur celui-ci et embrasser une vue réellement somptueuse sur le Gardon. Et si vous décidez de continuer par ce chemin, vous perdrez de l’altitude jusqu’à atteindre le bord de la rivière, au niveau du lacet.

Le décalage procuré par le pas de côté depuis le belvédère autorise de belles et nouvelles perspectives sur le Gardon en-dessous

Traversée du plateau et solitude de Saint-Nicolas

Quand il ne flirte pas avec la rivière, le sentier fend la garrigue, écartant comme la proue d’un navire l’étendue de chênes verts, kermès, genévriers et cistes qui l’a colonisée. Bienvenue dans un monde d’odeurs : ici celle du thym, éparpillé autour du chemin, mais aussi du romarin.  Encouragés par de timides rayons de soleil, des bouquets de Globulaires buissonnantes distribuent les premières nuances colorées de la grande palette printanière à venir.

Si le contact visuel est provisoirement rompu avec la rivière, il est en revanche parfaitement établi avec les plaines et reliefs du Pays d’Uzès, au nord, et jusqu’aux lointaines falaises du Mont Bouquet. Une agréable progression en balcon avant de retrouver la rivière, en amont du Pont de Saint-Nicolas. Le célèbre édifice, d’ordinaire si haut perché, semble soudain bien proche des flots en furie. L’architecture de pierre y défie le temps, témoignant du passage des pèlerins et des marchands depuis des siècles.

En quittant de quelques mètres le sentier, on peut avoir de très belles vues sur la rivière comme ici en approchant du Pont de Saint-Nicolas

Un ancien prieuré du 12ème siècle jouxte l’édifice. Sous l’impulsion d’Arnaud Le Bihan et de son épouse Pauline, l’ensemble reprend vie sous la forme d’un lieu pluriel animé d’une dynamique éco-responsable : chambres et tables d’hôte raffinées, chai de dégustation et pôle d’évènements culturels… Le prieuré et son équipe font écho aux ambitions des éco-acteurs des Gorges du Gardon.

Conscients de la haute valeur du milieu naturel et du cadre de vie associé, ces acteurs locaux se sont engagés dans une démarche collective en faveur d’un territoire préservé, vivant et accueillant. Je dépasse ensuite Vic par le GR®6, lui-même fondu un peu plus loin dans le Chemin de Régordane : la confirmation que, en itinérance ou à la journée, les Gorges du Gardon s’inscrivent comme un incontournable de la randonnée ici dans le Gard.

Les ruines de l’ancien prieuré de Saint-Nicolas de Campagnac

Retour entre les gouttes

À peine les dernières maisons de Vic  derrière moi que le ciel décide de changer de ton. Les nuages, jusqu’ici gris perle, virent au noir d’encre. Je me jette sous l’abri de chênes verts qui bordent le chemin lorsque la pluie s’installe. Entre averse passagère et giboulée prolongée, elle plonge le sentier et le sous-bois dans l’ombre et le froid. Je décide de profiter de la protection inopinée des arbres pour progresser vers Ruissan, à moins de trois kilomètres de là.

Le paysage change de texture : le calcaire devient glissant et les feuilles brillent autour de moi comme du cuir mouillé. Pourtant, à l’intersection des Clos, alors que la chênaie a à nouveau cédé la place à un paysage méditerranéen envahi par le buis, le soleil fait un retour inattendu, illuminant la garrigue d’une lumière crue. Un voile chaud se dépose sur le Gard qui fait oublier la pluie et lave le monde.

Par les petites rues de Vic, avant d’attaquer le chemin du retour vers Russan

Le retour à Russan se fait dans une douceur retrouvée. Avant de retourner à la voiture, je fais un crochet par la Maison des Gorges du Gardon. Installée dans l’ancienne école du village, ce lieu constitue la mémoire vivante des gorges. À la confluence de la pédagogie et du voyage contemplatif, c’est surtout un espace d’interprétation qui permet de décrypter les paysages que l’on vient de fouler.

À l’intérieur, une scénographie moderne me plonge dans les entrailles du karst : on y découvre comment l’eau, cette force invisible mais omniprésente, a sculpté le calcaire sur des millions d’années pour créer le réseau complexe de grottes et d’avens qui truffent le sous-sol. 

Fruit d’un long travail d’érosion, le Gardon et ses paysages grandioses ne lassent pas d’impressionner

En 2015, les Gorges du Gardon ont été consacrées par l’UNESCO comme Réserve de Biosphère. Une distinction qui honore leur biodiversité exceptionnelle mais pas uniquement. Le titre récompense également des territoires protégés au sein desquels s’applique un modèle de gestion qui sait concilier la valeur naturelle aux activités humaines. Derrière sa beauté se dissimule un équilibre fragile entre l’activité humaine (pastoralisme, vigne) et la préservation d’espèces emblématiques comme l’Aigle de Bonelli ou le Castor d’Europe.

D’autant plus marqué ici par la proximité de Nîmes et de son bassin d’habitation de près de 150000 personnes. Je réalise alors que ce Gardon, aperçu aujourd’hui en crue, sauvage et indomptable, constitue le coeur battant d’un écosystème unique. Passer par cette Maison en fin de parcours me permet de mettre des mots et un peu de science sur les émotions éprouvées face au vide du Castellas. Le Gardon, aujourd’hui, n’était pas un simple cours d’eau ; c’était un appel sauvage lancé par le printemps gardois, doublé d’une leçon de géographie vivante.

Le Gardon en plein débordement alors qu’il franchit les arches du pont de la départementale venant de Russan. Tout au fond, à gauche, le Mont Bouquet.

GARDON & CASTELLAS : GUIDE PRATIQUE

🚗 Comment venir à Russan ?

En voiture : Russan (commune de Sainte-Anastasie) est situé à environ 20 minutes au nord de Nîmes via la D979 (route d’Uzès), puis la D22. Un parking randonneurs est disponible à l’entrée du village, à proximité de la Maison du Grand Site.

En transport en commun : Des lignes de bus régulières (Tango ou LiO) desservent Sainte-Anastasie depuis Nîmes, mais les fréquences sont réduites le week-end. Le vélo est une excellente option depuis Uzès (15 km).

🥾 À qui s’adresse ce parcours ?

Ce circuit est une boucle de niveau modéré, sur des sentiers bien dessinés, parfois caillouteux ou qui empruntent brièvement des saillies calcaire (attention, ça glisse un peu après la pluie). Il n’y a rien de très difficile mais ça monte quand même un peu depuis Russan. Le dénivelé cumulé ne dépasse cependant pas les 300 mètres. La chaleur ou le vent peuvent rendre également la progression plus difficile selon la saison. C’est un terrain typiquement méditerranéen mais sans passage d’escalade. Prudence sur les zones en surplomb des gorges qui peuvent impressionner les personnes sujettes au vertige.

Dans la partie plus garrigue de l’itinéraire

📍 Balisage & Trace GPX

Le parcours emprunte une combinaison de sentiers de Grande Randonnée et de réseaux locaux : balises blanc et rouge du GR63 puis du GR6 jusqu’à Saint-Nicolas, balisage jaune ensuite jusqu’à Vic puis à nouveau blanc et rouge – GR6 – jusqu’à Russan. Flèches signalétiques aux intersections importantes. Prévoyez la carte IGN 2941OT (Nîmes / Pont-du-Gard) ou utilisez la trace GPX que je peux vous fournir sur simple demande par mail en m’écrivant à l’adresse contact@carnetsderando.net

☀️ Saisonnalité

Idéalement, cette randonnée s’effectuera au printemps lorsque la garrigue est en fleurs et que le Gardon bénéficie d’un débit vigoureux ou bien à l’automne. À éviter : Le plein été (juillet/août). La réverbération du soleil sur le calcaire transforme le plateau en fournaise et les points d’ombre sont rares. Attention : en cas d’épisode cévenol, ne vous approchez jamais du bord du lit mineur. Le spectacle depuis le belvédère du Castellas reste cependant sécurisé.

Depuis le plateau, en allant vers Saint-Nicolas-de-Campanac, la vue porte loin vers les plaines du Gard

🔗 Liens utiles

Grand Site des Gorges du Gardon : Pour les actualités sur les sentiers et la protection de la biodiversité.

Office de Tourisme Uzès Nîmes Pont du Gard : Infos pratiques et brochures téléchargeables.

Météo France : Indispensable pour surveiller les risques d’orages, fréquents et violents dans la zone.

🛌 Où dormir ?

On trouve quelques gîtes de charme et chambres d’hôtes au cœur du village de Russan pour une immersion totale. J’ai tendance à y recommander La Figourière, ainsi nommée en référence au figuier centenaire qui trône dans sa cour privée. C’est une ancienne ferme viticole entièrement rénovée et qui est tenue par Isabelle et Marc dans une ambiance familiale.

L’établissement propose également une table d’hôtes. La demi-pension est proposée à 66 euros sur la base de deux personnes en chambre double ou à 55 euros dans le gîte d’étape. Une formule randonneur comprenant la nuit en chambre twin, le repas du soir et le petit-déjeuner est proposée à 72 euros. Infos et réservation : 04 66 63 89 89 ou 06 14 12 53 43 ou par mail info@gitesainteanastasie.com

Remarque : les informations données dans cet article consacré à une randonnée dans les Gorges du Gardon engagent uniquement la responsabilité de l’utilisateur/rice sur le terrain qui saura les adapter à son niveau et à son expérience. Carnets de Rando ne saurait être tenu responsable de tout accident survenant suite à un mauvais usage de cet article ou à une mauvaise appréciation du niveau du/de la pratiquant(e) par rapport à celui requis.
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