Objectif Lure : ascension givrée sur le versant Nord en raquettes

Oubliez les versants solaires du Sud ! Pour ce nouvel itinéraire hivernal, je vous embarque sur la face cachée de la Montagne de Lure à raquettes : le versant Nord. Entre les hêtres givrés du Bois de la Fayée et les crêtes balayées par un mistral givrant, cette ascension vers le sommet à 1 826m est une immersion brute dans une Provence insoupçonnée. Ici, pas de foule, mais une rencontre privilégiée avec les chamois et un corps-à-corps avec les éléments sur une calotte calcaire aux airs de Grand Nord. Un beau chantier pour randonneurs avertis où la trace se mérite autant qu’elle se savoure.

Difficulté : difficile | Distance : 15,9 km | Durée : 6h | Dénivelé : +995m

Situation et Accès

La Montagne de Lure, sentinelle calcaire des Alpes-de-Haute-Provence, étire sa silhouette sur près de 42 kilomètres entre la vallée de la Durance et le sommet du Ventoux. Pour cette approche par le versant nord — le plus sauvage et le plus alpin en hiver — le point de départ se situe à l’Aire de Saint-Robert (1 245 m).

Depuis Sisteron, empruntez la D946 en direction de Valbelle, puis la D53 qui s’élève en lacets serrés à travers la forêt domaniale. Attention : la route est officiellement fermée à la circulation hivernale au-delà de l’Aire de Saint-Robert, au niveau de la barrière qui marque l’interdiction d’accès au Pas de la Graille.

Le parking y est restreint et souvent enneigé ; prévoyez des équipements spéciaux obligatoires ou des pneus neige pour atteindre le point de départ. C’est ici, de l’autre côté de la route, que commence le domaine des raquettes, sur le sentier balisé qui s’enfonce immédiatement sous les hêtres en direction du Pas de la Croix.

Retour du sommet (dans les nuages et en arrière-plan) vers le Pas de la Croix par les crêtes de l’aller

Difficulté & Recommandations Particulières

Ne vous laissez pas tromper par l’altitude modeste de la Montagne de Lure (1 826 m) : son versant nord en hiver est un terrain de jeu exigeant qui demande une excellente condition physique et une habitude de la progression en milieu alpin enneigé. Avec un dénivelé positif qui avoisine les 1000m, l’effort est soutenu dès le départ du parking.

Le facteur Vent : C’est la variable critique. Le vent du nord peut souffler fort sur les crêtes de Lure. Un vent de 50 km/h avec un ressenti par -5°C fait chuter la température perçue aux alentours de -15°C. Prévoyez un équipement multicouche strict et une protection totale du visage. Personnellement je dégaine le masque de ski intégral dans ces conditions.

Un beau moment d’éclaircie sur les crêtes de la Montagne de Lure à raquettes

Orientation et « White-out » : Sur les crêtes, entre le Cairn 2000 et le sommet, les repères visuels s’effacent vite dès que les nuages accrochent la montagne. Le balisage au sol (GR/PR) est souvent invisible sous les congères. L’usage d’un GPS avec trace pré-enregistrée ou d’une application cartographique fiable peut se révéler indispensable pour ne pas basculer par erreur dans les barres rocheuses du versant nord en plein brouillard.

Qualité de neige : La neige est ici souvent très dure, voire glacée. Assurez-vous que vos raquettes possèdent de bonnes griffes avant et des couteaux latéraux efficaces. Si la glace est vive, l’usage des crampons peut s’avérer plus sécurisant que les raquettes sur les portions sommitales, même si cela reste assez exceptionnel.

Respect de la biodiversité : L’itinéraire longe et traverse la bordure de la Réserve Biologique Intégrale de Lure. Ce statut protège l’évolution naturelle de la forêt et de la faune. Si vous avez la chance de croiser les chamois, gardez vos distances (minimum 150 m). En hiver, chaque calorie compte : une fuite provoquée par un randonneur peut épuiser leurs réserves vitales.

La vue sur la Montagne de Sumiou depuis les crêtes enneigées de la Montagne de Lure

MONTAGNE DE LURE À RAQUETTES PAR LE PAS DE LA CROIX : RÉCIT-TOPO & PHOTOS

L’Ascension dans la Nef du Bois de la Fayée

Dès qu’on a quitté l’Aire de Saint-Robert, on se fait envelopper par le silence du versant nord comme par une chape de plomb. L’entrée dans le Bois de la Fayée se fait par le sentier PR, classiquement balisé en jaune. Jusqu’au Clot des Vaches, ce sont des traits tirés dans le versant de manière plutôt rectiligne. Il a cessé de neiger mais une brume persistante s’accroche aux branches nues des « fayards » en plongeant la hêtraie dans une atmosphère un peu spectrale.

Malgré que le sentier ait disparu sous la couche de neige – peu profonde au moment de notre passage – le balisage disposé sur les troncs permet d’en suivre la trace assez aisément

On ne met les raquettes que plus haut, après avoir dépassé les 1100m d’altitude. Ce jour-là, la neige n’a rien de la belle poudreuse légère des publicités. C’est une matière dense et travaillée par l’humidité qui n’oppose qu’une faible résistance à notre foulée. La pente, en revanche, exige de nous davantage d’effort au fur et à mesure que le Pas de la Croix se rapproche.

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Entre les troncs mouchetés de givre, la visibilité demeure généralement courte, bouchée par une végétation pétrifiée par l’hiver. Avec Raphaèle, on avance à l’économie et calé sur le rythme de nos bâtons. La Montagne de Lure semble vouloir commencer à nous tester, bien avant que nous ayons atteint les crêtes. C’est en tout cas ce que je me dis lorsque le vent commence à souffler plus fort à l’approche de la sortie en nous faisant grelotter.

Derniers mètres avant de déboucher au Pas de la Croix. La pente ici est plus forte et les hêtres nettement moins hauts. C’est aussi ici que le vent commence à passer en rafales plus fortes.

Cairn 2000 : La bascule vers le Grand Nord

La sortie de la forêt au Pas de la Croix est une rupture brutale. On quitte l’abri des hêtres pour se faire malmener par un vent de tempête. Les résineux sous lesquels s’engouffrent alors les balises du GR6 nous servent efficacement de bouclier contre cet adversaire déchainé qui, plus haut, balaye les espaces nus de Cairn 2000.

Le grand monument de pierre sèche qui s’y dresse, érigé pour marquer le passage au nouveau millénaire, n’est pas qu’un simple repère : il témoigne de l’attachement des gens du pays à cette montagne « miroir » du Ventoux.

Le Cairn 2000, repère immanquable du versant oriental de la Montagne de Lure. À moins d’un brouillard à couper au couteau comme il s’en produit parfois là-haut…

Autour de nous, l’espace s’ouvre d’un coup. La calotte de Cairn 2000 invite à une pause face aux sommets lointains des Écrins et du Dévoluy, pas toujours bien visibles en ce jour où le vent de Nord, cinglant, fait défiler les nuages dans le ciel.

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La vallée du Jabron, mille mètres en contrebas, se voile et se dévoile au gré de ces caprices. C’est le moment où notre randonnée bascule dans une dimension plus exposée où la gestion du froid devient la priorité pour pouvoir prétendre continuer à savourer la magie de l’altitude.

Cairn 2000 vu de plus loin, depuis les crêtes de la Montagne de Lure

La route vers le Pas de la Graille

Entre le Cairn 2000 et le Pas de la Graille, le sentier s’applique ensuite à suivre la ligne de crête au plus près. En se retournant vers l’est, le regard embrasse toute l’ampleur du versant nord : les versants forestiers raides dessinent un immense arc de cercle, muraille végétale sombre qui glisse vers le ravin du Grand Vallon en-dessous. C’est un paysage où la raideur, puissamment évocatrice, contraste avec les douces rondeurs des croupes sommitales sur lesquels nous évoluons.

Cheminement sur les crêtes de Lure à raquettes, entre deux panaches de nuages. À partir de là, une vue ouverte permet aux marcheurs-ses de profiter des espaces immenses du versant sud qui déroulent jusqu’à la Provence

C’est sur ce fil, toujours prudemment à l’écart des corniches formées au-dessus de ces ravins, que j’aperçois plus loin des chamois. Une petite poignée d’individus, groupés là où la neige a été soufflée pour laisser apparaître probablement un peu de lichen et quelques herbes sèches.

Leur présence est une leçon d’économie d’énergie. Ils s’immobilisent pour nous observer, sans panique, conscients que sur ce terrain, ce sont eux les maîtres du rythme. Il n’y a personne d’autre qu’eux et nous ce jour-là. Ils finissent par disparaître dans le versant nord, là où nous ne pouvons les suivre.

En progressant vers le sommet, la vue sur l’ouverture, en-dessous, de la Combe de la Sapée par laquelle il est également possible de monter en partant depuis le Jas Neuf

La progression vers le Pas de la Graille conserve au-delà un niveau d’esthétisme élevé. On domine le grand cirque naturel de la face nord tandis que le vent forcit, altérant parfois la visibilité. La route départementale, qui sert de point de passage vers le sud et Saint-Étienne-les-Orgues, est totalement effacée par la neige. On quitte ensuite la bienveillance du plateau pour pénétrer dans le royaume qui s’étage sous le sommet de la Montagne de Lure.

Très beau passage sur les crêtes de la Montagne de Lure en progressant vers le Pas de la Graille : on y mesure bien tout le chemin parcouru depuis le Pas de la Croix en repérant, au loin, l’espace plus plat et dégagé de Cairn 2000

La dernière rampe

Passé le Pas de la Graille, la montagne change de visage. On a quitté les courbes du plateau pour s’engager sur la rampe finale vers le sommet que les nuages ont faite prisonnière. Notre vue s’y réduit à une dizaine de mètres. Fouettés par des rafales latérales, on progresse, chahutés, dans un univers bichrome où le ciel et la neige se confondent.

En approche du sommet : le brouillard va s’intensifiant, tout comme le vent qui balaie la Montagne de Lure

Tout ce qui émerge du sol est métamorphosé. Panneaux, résineux, abri de rochers : tout est en passe d’être enseveli sous une gangue de givre glacée déposée par le vent. C’est un décor irréel, presque agressif, qu’on traverse arc-boutés sur nos bâtons en cherchant l’accroche sur une neige devenue béton sous l’effet du vent. Chaque pas s’apparente à une épreuve de volonté.

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Les installations de télécommunication du sommet émergent d’un horizon flou en vrombissant sourdement sous la pression de l’air. La Montagne de Lure se fait hostile, corrompue par le froid et refusant tout abri potentiel au visiteur. Un coup d’oeil entendu avec Raphaèle : la contemplation n’est pas d’actualité et le retour à des altitudes plus clémentes s’impose sans tarder. Ce jour-là, le sommet n’était clairement pas fait pour les Hommes.

Ambiance « givrée » sur le sommet de la Montagne de Lure

Le retour se fait par le même itinéraire. Redescendre, c’est retrouver progressivement la protection des arbres, le silence de la forêt et un air à nouveau assagi. On quitte la tempête avec le sentiment de laisser derrière nous une forme de météo primitive et aveugle, loin du confort des plaines dans lesquelles on vit.

La Montagne de Lure à raquettes, quand vient l’hiver et dans ces conditions, ne se donne pas : elle doit se mériter. Une sortie un peu « chantier », comme on dit, mais qu’on était venu chercher sciemment. C’est ce qu’on appelle en avoir pour son argent.

Le chemin du retour, par le même que l’aller. Avec le soulagement de laisser derrière nous la tempête qui sévit au sommet.

Guide Pratique : Préparer son ascension de la Montagne de Lure à raquettes

Cartographie & Itinéraire

  • Carte IGN : 3240 OT (Banon / Sault / Montagne de Lure).
  • Tracé : Suivre le balisage jaune (PR) depuis l’Aire de Saint-Robert jusqu’au Pas de la Croix, puis jonction avec le GR6/GRP (rouge et blanc) sur les crêtes en direction du Sommet de Lure (1 826 m).
  • Distance & Dénivelé : Environ 16 km aller-retour pour 995m de dénivelé positif. Comptez 6h selon l’état de la neige et la force du vent.

Sécurité & Conditions

  • Météo : Consultez impérativement le bulletin montagne avant le départ. Le sommet de Lure est l’un des points les plus ventés de la région. Si les rafales dépassent 70 km/h, la progression sur les crêtes devient difficile, voire dangereuse.
  • Équipement : Raquettes à griffes rigides, bâtons avec larges rondelles hiver, masque de ski (indispensable en cas de vent de Nord) et vêtements techniques multicouches.

Hébergements & Étapes

  • Côté Vallée du Jabron : il y a le gîte d’étape et de séjour La Ribière, qui est situé à Saint-Vincent-sur-Jabron dans une maison du 19ème siècle. Demi-pension à partir de 42 euros.  Un peu plus en amont il y a également de nombreux hébergements à Noyers-sur-Jabron qui permettent de rayonner sur le versant nord.
  • Côté Sud : Le Gîte des Crêtes de Lure offre une option de restauration et d’hébergement au pied des pistes (vérifier les périodes d’ouverture hivernale). Demi-pension à partir de 40 euros.

Avec qui partir ?

  • Pour ceux qui ne maîtrisent pas l’orientation en milieu enneigé ou qui souhaitent approfondir leur connaissance de la faune (chamois, traces de loup), n’hésitez pas à faire appel aux Accompagnateurs en Montagne (AEM) locaux, comme ceux de la Compagnie des Grands Espaces, basés à Saint-Étienne-les-Orgues, pour votre découverte de la Montagne de Lure à raquettes.

Liens Utiles

Remarque : les informations données dans cet article consacré à une randonnée sur la Montagne de Lure à raquettes engagent uniquement la responsabilité de l’utilisateur/rice sur le terrain qui saura les adapter à son niveau et à son expérience. Carnets de Rando ne saurait être tenu responsable de tout accident survenant suite à un mauvais usage de cet article ou à une mauvaise appréciation du niveau du/de la pratiquant(e) par rapport à celui requis.
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