Ascension du Buet depuis les Fonts : le Salaire de la Sueur

Envie d’en découdre avec un sommet physique à l’atmosphère alpine marquée et dans un décor de haute montagne à couper le souffle ? N’hésitez plus, le Buet vous tend les bras ! Perché à 3096m d’altitude, celui qu’on surnomme ici le Mont-Blanc des Dames n’a rien d’une promenade de santé et ne se livrera qu’à celles/ceux qui sauront venir à bout d’une journée fleuve et riche en émotions. La récompense au sommet, face à quelques-uns des plus beaux glaciers des Alpes, n’en aura que davantage de valeur. Et si la voie normale, depuis Vallorcine, tient déjà du défi sportif, la variante, depuis les Chalets des Fonts, lorgne elle plutôt du côté de l’épreuve de force. Réservée aux seul(e)s randonneurs/ses aguerri(e)s, cette trace explosive et sauvage catapulte ses prétendant(e)s dans le scénario d’une ascension épique et soutenue où savoir ménager ses forces sera indispensable. Je l’ai testée pour Carnets de Rando et j’y ai laissé quelques plumes ! Récit d’une journée qui m’en a fait Buet.

Difficulté : très difficile | Distance : 14 km | Dénivelé : 1750 m | Durée : 8h30 | Chiens admis : non | Carte : IGN TOP 25 1/25000è 3530ET Samoëns, Haut-Giffre

AUX ORIGINES DES DAMES

Avec ses 3096 mètres d’altitude, le Mont Buet peut être considéré comme une ascension sérieuse ou, tout du moins, exigeante, des montagnes du Haut Giffre. À la journée, c’est une course qui coûte a minima 1700 mètres de dénivelé positif, qu’importe que le départ soit du côté de Sixt ou de Vallorcine. Pour réduire la facture, il faudra couper le périple en deux morceaux, en dormant – par exemple – au refuge de la Pierre à Bérard – si l’assaut est donné en versant est – ou au Grenairon – si l’ascension est tentée par l’ouest. Car il y a plus d’une route possible pour atteindre le sommet du Buet et aucune n’est, à proprement parler, facile.

Il y a des voies plus faciles que d’autres mais ne vous attendez cependant pas à être épargné(e)s par l’effort pour avoir le droit de fouler du pied le sommet du Buet.

On l’appelle ici le Mont-Blanc des Dames. Une appellation que d’aucun explique avec un machisme condescendant par le fait qu’étant plus facile et accessible que le Mont-Blanc, il constitue un objectif plus raisonnable pour les femmes. Une sorte de lot de consolation quand la gloire reste uniquement réservée aux hommes à 4810 mètres. Sauf que pas du tout. Et d’autant plus que j’ai vu des hommes se casser le nez sur le Buet lors de son ascension. À commencer par moi ! Mais j’y reviendrai d’ici quelques lignes.

Alors c’est quoi cette histoire de Mont-Blanc des Dames ? Eh bien, comme très (trop?) souvent, l’exploit réalisé par des femmes a négligemment été occulté pour laisser uniquement la place à celui, 100% masculin, réalisé au Mont-Blanc. Il apparaît pourtant qu’en août 1786, presque simultanément à cette mémorable première, trois jeunes anglaises de la Comté du Devon et leurs guides ralliaient également le sommet du Buet devenant ainsi les toutes premières femmes au monde à dépasser l’altitude des 3000 mètres. Il s’agissait de Jane, Elisabeth et Mary Parminter.

Si l’exploit des Parminter a pu refaire surface, c’est grâce à une correspondance, à un guide suisse et à une revue d’alpinisme d’époque. L’Histoire ne tient décidément pas à grand chose pour éviter l’oubli.

Il semble légitime, plus de deux siècles après, de garder à l’esprit que l’Histoire se rappellera d’elles comme étant les toutes premières femmes à affronter le Buet et ses neiges tardives à une époque où le culte du patriarcat ne réservait les lauriers du triomphe alpin qu’aux seuls hommes. Respect à vous ladies. Car, même en 2022, le Buet en impose encore largement. La voie normale est celle qui monte depuis Vallorcine par le col de Salenton. On y rejoint l’arête sud-ouest, dite de la Mortine, avant d’atteindre finalement le sommet et sa table d’orientation. C’est l’itinéraire le plus emprunté. Mais ce n’est cependant pas le seul…

UN ITINÉRAIRE COMPLÈTEMENT À L’OUEST

Le Buet peut revendiquer une belle collection d’accès sportifs, voire techniques, qui font monter l’expérience de plusieurs crans. L’arête du Buet, côté nord, en est un exemple parlant. Ou encore l’arête des Cristaux et ses pentes schisteuses côté est. Mais c’est encore un autre parcours, résolument sportif et sauvage, qu’on a choisi de parcourir ce jour-là avec Mike et Loïc. On a en effet profité de notre nuit aux Chalets des Fonts après notre journée de la veille autour du Lac d’Anterne pour nous attaquer au Buet par sa raide face ouest. Une voie engagée où savoir tenir l’horaire s’impose comme un art essentiel à maîtriser absolument.

Le versant ouest du Buet, c’est une épopée de longue haleine qui réclame autant de détermination que d’endurance et dont j’avais nettement sous-estimé l’intensité.

La voie ne passe pas par ces couloirs sinistres et inhospitaliers qui échancrent cette face en donnant naissance au Cirque des Fonts mais par un sentier physique et soutenu qui, depuis le Pont des Mitaines, taille sous le col des Chaux avant d’arrondir pour aller chercher l’arête sud-ouest du Grenier de Villy. Il faut se lever tôt pour entreprendre cette course isolée qui n’attire pas autant les foules que l’autre versant. Du moins l’avions-nous faite avec, à l’esprit, le fait que nous faisions des images. Un handicap supplémentaire qui ralentit aussi efficacement le rythme qu’une boîte de plomb oubliée dans le sac.

5h30. C’est le temps indicatif donné après les Chalets des Fonts pour atteindre le sommet. Il faudra environ en compter quatre de plus pour le retour. Sur le papier, l’addition fait déjà mal aux jambes. Mais le défi est de taille et on compte bien le relever malgré les 1500 mètres de dénivelé qu’on a déjà dans les pattes avec la journée de la veille. Le défi éveille en moi autant d’excitation que d’appréhension. Je ne suis pas remonté au sommet du Buet depuis 1994. Un blanc de 28 ans qui n’a laissé qu’un flou opaque, proche de l’amnésie, dans mes souvenirs.

Être de retour au Buet aujourd’hui à 46 ans me donne l’impression curieuse et intéressante d’essayer de déterrer des moments oubliés d’une vie où la montagne occupait en permanence une place centrale.

Ce dont je suis certain c’est que, à l’époque, je l’avais attaqué par l’autre versant, sans me rappeler du point de départ mais avec l’assurance d’avoir dormi – avant ou après ? – au refuge de la Pierre à Bérard. L’épreuve de 2022 se révélera pourtant autrement plus éprouvante comme je m’apprête à le constater d’ici quelques heures. Pour le moment, le mental est gaillard et prêt à en découdre avec l’effort tandis qu’on remonte le fil du chemin de la veille jusqu’au Pont des Mitaines.

UN DÉBUT DÉJÀ BIEN CHAUX

C’est peu après celui-ci, dans un lacet du sentier à droite, qu’il faut quitter la trace balisée pour une invitation plus aventureuse à pénétrer la froideur matinale d’un fond de vallon encaissé et barricadé de hautes falaises. De part et d’autre de la principale saillie schisteuse, de raides pentes herbeuses essentiellement peuplées d’aulnes glutineux accrochés à la force du désespoir composent un décor de zone de combat. L’une d’elles abritent un mince sentier au profil déjà soutenu dont les hautes marches sollicitent déjà prématurément les muscles.

Pas question d’attaquer fort là-dedans : le pas est mené vers la décomposition pour entrer en harmonie avec le souffle. Le rythme se pose, lent, régulier, à l’économie.

Loïc, insensible à la pente, s’envole avec une certaine insolence vers les hauteurs invisibles du vallon. Traînant derrière pour assurer les images, je peine instantanément à rattraper le retard avec mes deux figurants. Je suis généralement habitué à raccourcir l’écart au pas de course. Pas là. En heurtant le fond du ravin, la trace se réinvente au fil d’un zig-zag sportif et abrupt qui semble se jouer des difficultés du terrain. Ici c’est le Mordor. La végétation bataille pour s’imposer dans ce décor ruiniforme de strates charbonnées profondément entaillées de ravines au fond desquelles coulent de minces filets d’eau.

Je lève la tête. Cinq cent mètres plus haut, le soleil frappe le bord supérieur des falaises, révélant le Petit Col d’Anterne depuis lequel, hier, nous observions le tracé que nous empruntons aujourd’hui. Aux abords des 1700 mètres d’altitude, des parterres plus denses d’herbes folles redonnent de la vie aux abords immédiats du chemin. L’humidité latente de lieux ne goûtant que trop peu à la lumière a permis ici à une végétation plus exubérante de croître. On écarte prudemment du bout de nos bâtons les énormes feuilles d’adénostyles gorgées d’eau qui menacent d’inonder nos chaussures à chaque pas.

Progressivement la muraille des Fiz se dévoile au-dessus de la limite du mur rocheux barrant la vue vers l’ouest, impeccablement découpée dans un ciel bleu absolu.

Notre progression se prolonge dans l’ombre et au fil d’un degré de pente constant. On a déjà mis derrière nous près de 500 mètres de dénivelé en un temps que la férocité de la trace a largement condensé. Imaginer qu’il en reste encore près de 1300 à gravir me paraît démentiel. Nous atteignons néanmoins les grandes pentes dévalant sous le col des Chaux, à partir desquelles la trace s’élance en traversée pour gagner la partie supérieure du Ravin des Chaux et amorcer la prochaine étape de l’ascension.

PÉNITENCE SOUS LE GRENIER DE VILLY

Immensité et solitude. Un frisson d’exaltation succède à la violence de l’effort déjà produit. Nous sommes seuls et microscopiques sur ces étages supérieurs abandonnés par les hommes que la trace continue inlassablement de remonter. Elle arrondit dans les pentes inférieures qui descendent sous l’épaule clôturant le versant sud-ouest du Grenier de Villy. Une section où la raideur s’invite à nouveau, juste au-dessus des précipices peu engageants de la Cheminée de Daniel. Ici plus de lacets et même plus grand-chose tout court si ce n’est un axe de sauvage tirant dré dans le pentu pour aller s’échouer, soi, son souffle court et son acide lactique, sur l’entrée de l’épaule à 2369 mètres d’altitude.

L’effort est brutal et il faudra attendre qu’il cesse pour découvrir la révélation du Mont-Blanc par-delà la ligne de crête reliant le col des Chaux à la Tête de Villy au-dessus de laquelle on est désormais passé.

Le Goûter et le Tacul sont pris dans un filament éthéré qui ne laisse distinguer que leurs colossaux glaciers. La bosse du boss, elle, surnage au-dessus de ce voile cotonneux. Foutu Mont-Blanc qui m’a échappé tant de fois. Je me demande si, désormais, la vie m’offrira à nouveau l’opportunité d’en tenter l’ascension. Je tourne le dos à ma frustration en quête du Buet, invisible : inutile en effet de le chercher encore ici ou d’espérer en avoir bientôt terminé. La route est encore longue jusqu’au sommet.

Dans notre dos, la forteresse des Fiz est maintenant entièrement révélée, joli gâteau calcaire et marbré n’offrant, de notre point de vue, aucune possibilité de conquête. L’épaule où nous nous trouvons offre quelques instants de répit. La pente s’y couche enfin suffisamment pour décontracter des muscles tendus à se rompre et me permettre de m’échapper latéralement de mes deux acolytes pour m’autoriser quelques mouvements de travelling latéraux. Ne vous y fiez cependant pas : cela reste du sport ! Je m’en rends compte personnellement en ne parvenant pas davantage que précédemment à allonger le pas.

Je suis scotché à la montagne par une effroyable pesanteur et un rythme cardiaque gourmand qui échoue à assurer la bonne ventilation de mes poumons.

Je respire comme un poisson qu’on a brutalement sorti de son aquarium, assistant, impuissant, à la purge de mes dernières forces sur le sol de lauzes grises qui dallent le passage vers le Grenier de Villy. Il faut que je récupère. Un besoin vital pour aller au bout de cette ascension. J’enchaîne les pauses entre deux prises de vue. Gérer la caméra est un effort supplémentaire coûteux et je me fais violence pour m’imposer de filmer quand mon mental n’a que l’économie du moindre effort en tête. Il reste encore 400 mètres de dénivelé. Une formalité en temps normal. Un chemin de croix vers le Golgotha ce jour-là.

ON TOUCHE AU BUET

Je ravitaille dans une brèche qui fend la crête en forme de piles d’assiettes et autour de laquelle la trace cherche visiblement à s’enrouler. Quelques minutes de récupération indispensables pour tenir le curseur de la vigilance au-dessus du seuil de sécurité requis. D’autant plus nécessaire que, juste après, les mains courantes font irruption pour sécuriser des sections plus acrobatiques dans des escaliers rocheux où se révèle un passage évident. La suite se déroule sur le flanc étroit, abrupt et minéral du versant sud du Grenier de Villy, chaos précaire d’écailles et de lames schisteuses. Le décor nu et minimaliste de l’étage nival qui commence à annoncer le sommet.

On progresse avec une précaution exagérée due autant au soin apporté à éviter les chutes de pierre qu’à la chape de plomb d’une fatigue palpable qui tend, pour ma part, à se transformer en épuisement. Bonhomme comme rocher, tout ici semble prêt à s’écrouler.

L’érosion n’a laissé derrière elle que des pans de rochers usés par le temps et condamnés à finir émiettés sur les pentes sombres dégringolant sous le sommet du Buet. Buet ? J’ai dit Buet ? Mais oui cette fois c’est bien lui, à portée de main – ou plutôt de pieds. Proche et pourtant encore trop loin au seuil de mon énergie exsangue. J’empoigne solidement le stabilisateur pour suivre les pas de Mike et de Loïc dans ce décor à la fois lugubre et grandiose. C’est l’ultime longueur, le moment de serrer les dents. Et aussi de lutter contre un froid plus insistant qui s’immisce au plus profond de mes capillaires. Rien n’est décidément simple au Buet.

Ce n’est pourtant pas le moment de rater des plans. Un fil d’arête couleur cendre, bordé de toboggans glissants, voit surgir Loïc avec les Fiz et le col d’Anterne en toile de fond. Puissante vision qui, pendant qu’elle titille mon excitation créative, met en sourdine mon corps tétanisé de fatigue. C’est violent mais c’est fichtrement beau ! Au-delà du Grenier de Villy, on prend pied sur la fameuse arête de Mortine. Il reste deux « coups de cul » à franchir. Une formalité ? Pas après 1500 mètres de dénivelé croyez-moi ! Je n’ai pas eu à m’acquitter d’une pareille ardoise depuis ma traversée de l’arc alpin il y a… seize ans ! Autant dire une paye. Loïc, lui, n’a toujours pas l’air d’avoir commencé son effort.

L’organisme puise dans la moindre escarcelle d’énergie restante. Le mental, quant à lui, heureusement plutôt bien forgé, fait de son mieux pour endormir le physique défaillant et le convaincre que chaque pas le rapproche d’un terminus attendu comme le Messie.

Je remise la caméra pour canaliser un reliquat d’énergie dans cette dernière ligne droite. Je me fais souffrance. Je ne me rappelais plus de l’effet de cette détresse physique particulière qui anesthésie la joie attendue de la réussite comme celle de la contemplation paysagère. Quand j’arrive enfin au sommet du Buet, je ne ressens rien d’autre qu’un corps détruit par l’ascension et un froid mordant qui l’agresse avec insistance. C’est une victoire certes, mais que je ne parviens pas à savourer. Malgré la faim insistante qui me donne des crampes à l’estomac, je filme l’arrivée de mes deux compagnons dont le sourire en dit long sur la satisfaction et l’émotion de toucher enfin le sommet du Mont-Blanc des Dames.

LE MONT-BLANC SUR UN PLATEAU

Nous ne sommes pas seuls là-haut et, qu’importe le chemin suivi, les visages marqués par la fatigue et la joie béate sont facilement identifiables. Les nuages, eux aussi, se sont joints à la fête, servant une ombre froide au menu de la pause déjeuner là où davantage de chaleur aurait été souhaitée. Je me recroqueville, frigorifié, contre l’abri qui sert d’embase à la table d’orientation. Malgré la pression nuageuse, des fenêtres généreuses laissent entrevoir quelques cadres prestigieux de la chaîne du Mont-Blanc. D’abord le Glacier du Tour, tout à gauche, puis le serpent maintenant pas mal délavé de la Mer de Glace qui bute au pied des Grandes Jorasses. L’Aiguille du Chardonnet, massive pyramide faisant face à l’Aiguille Verte, de l’autre côté du glacier d’Argentière, joue à cache-cache avec un nuage sombre et boursouflé.

Côté nord, des tâches de soleil peignent de lumière des reliefs et des bassins de schiste nu, à l’image de la Pointe du Génévrier au pied de laquelle nous passerons tout à l’heure, à la descente.

À l’opposé Anterne, son lac et son refuge, encore arrosés par le soleil, paraissent loin en-dessous de nous. Au-delà de ligne irrégulière des Aiguilles Rouges encore, c’est cette fois la silhouette acérée de l’Aiguille du Midi qui se dévoile ici ou l’estoc impressionnant de la Dent du Géant. Et puis, bien évidemment, c’est le Mont-Blanc, défendu par ses glaciers fragilisés par le réchauffement climatique, qu’on cherche à capturer à la faveur d’une trouée. Une silhouette jamais totalement dévoilée mais dont la colossale présence s’entraperçoit régulièrement, accompagnée d’un frémissement admiratif galopant de haut en bas du dos.

LE TEMPS FORT DE L’ARÊTE NORD DU BUET

La température peu accommodante et l’horaire à tenir nous incitent à ne pas prolonger davantage l’arrêt au sommet. La descente nous appelle comme le besoin de se réchauffer. Je dois penser à rappeler le sang dans mes doigts avant d’espérer me servir à nouveau de la caméra. Avec l’âge je me demande si je ne développe pas un syndrome de Raynaud… On plonge donc rapidement au nord du sommet, en direction de la fameuse arête du Buet. Je dis « fameuse » car, selon la sensibilité de chacun(e), cela peut être un moment autant attendu que redouté.

L’arête nord du Buet c’est un décroché brutal de quelques 150 mètres qui précipite la trace dans un décor fascinant d’hostilité oscillant entre versants schisteux instables et ravins menaçants.

Un nouvel épisode « mordoresque » où des câbles rassurants viennent parfois rompre le sentiment d’insécurité que d’aucun pourront y éprouver. Fort d’une salutaire énergie retrouvée, j’accueille plutôt ce passage avec enthousiasme, applaudissant à son ambiance unique et à la fantaisie qu’il instaure sur l’itinéraire. Le goût du rocher et des placements de cabris relancent une machine que l’ascension avait littéralement asphyxiée. La chaleur et le plaisir circulent à nouveau dans mon corps, pompés par un cœur que l’amusement fait battre d’un rythme joyeux.

La vue sur le Plan du Buet, en contrebas, est purement renversante. Un dégradé de couleurs striées de ravines qui basculent subitement dans les précipices, d’ici insondables, du Cirque des Fonts. La progression sur le fil de l’arête est nécessairement prudente. Le terrain y est résolument alpin. Mike et Loïc évoluent avec une aisance vigilante dans un univers gris et déchiqueté. Un câble d’acier solide officie comme main courante et rassure les marcheurs/ses les moins téméraires. L’altitude décroît à une vitesse sidérante. Sur notre droite, la pente dévale abruptement, toboggan démesuré s’achevant contre les reliefs blancs glacés du glacier de Tré les Eaux.

Dans notre dos le Buet est une muraille menaçante et sombre aux allures infranchissables. C’est difficile de croire qu’un passage y ait été ouvert et qu’on vient de l’emprunter.

Puis l’arête se couche et une marche de funambule démarre en direction de la Pointe du Genévrier. Un cairn discret signale le décroché du sentier depuis la Crête de la Montagne des Èves en direction du Plan du Buet. C’est une trace un peu folle, qui surnage entre des amas d’ardoises brisées et qui, en une série de zig-zags, permet de mettre derrière soi le chapitre à la fois hostile et excitant de cette désescalade du Buet. Loïc choisit la trace directe. Mike et moi nous montrons plus mesurés : le choix de la prudence !

BOUCLER LA BOUCLE

Depuis Plan du Buet, ce qu’on vient de descendre ressemble à un énorme et austère tas de cailloux. Et notre point de chute a lui des allures de no man’s land. On pourrait tout aussi bien avoir atterri sur la Lune. On s’acquitte de cette tâche d’un pas encore étonnamment alerte malgré les efforts déjà prodigués au cours de cette journée fleuve. Une trace plus claire que les rochers sinue dans ce décor surprenant et minimaliste, fermé à l’ouest par la muraille opaque des Fiz. Fil – électrique – conducteur de cette session Haut-Giffre, la ligne haute tension déjà croisée hier à Anterne poursuit son chemin, de pylône en pylône, au-delà du col du Genévrier et, plus loin, encore de la Suisse.

Il faudra ici suivre la piste de cairns pour ne pas s’égarer dans cet océan de vide minéral et ainsi diriger ses pas vers l’arête du Grenier, ultime rempart à franchir avant d’opérer la bascule sur Grenairon.

Une présence étrange dans un environnement tout aussi insolite où se croise maintenant un bref lapiaz. Rien qui, en tout cas, ne semble en mesure de venir à bout de Loïc qui conduit le groupe à vive allure sous les barres rocheuses du Grenier de Commune. On a déjà effectué un bel arrondi depuis le Buet dont on admire désormais l’étonnant versant ouest : une masse grise et nue émergeant des profondeurs du Cirque des Fonts. Une sacrée bestiole d’où qu’on le regarde celui-là !

Le fil des Frêtes est enfin rejoint. On renoue avec la sensation d’équilibriste déjà éprouvée en descendant du Buet. C’est encore une assez incroyable section de marche qui s’ouvre au franchissement de ce qu’on appelle ici la Cathédrale. La fluidité du terrain s’y heurte à des contorsions rocheuses annonçant un parcours à venir à nouveau très accidenté au potentiel spectaculaire fort. La trace y évolue sur le fil d’une arête parfois mince ouvrant à gauche sur le Cirque des Fonts et, à droite, sur la vallée du Giffre.

Le final procure les derniers frissons de vertige d’une randonnée hautement exigeante qui comblera les amoureux/ses de montagne engagée.

Lorsque la sente devient trop fragile, elle imagine des passages incroyables à la base de massifs doigts rocheux tendus à la verticale au-dessus du chemin. Une atmosphère fantastique que la fatigue ne suffit pas à gâter. À l’issue, un sentier plus classique s’extirpe de ces sections gentiment aériennes pour dérouler avec fluidité en direction du Grenairon. Une belle atmosphère de moyenne montagne succède à ce périple épique et soutenu dont on peut considérer la trace depuis le Buet en se retournant. Pas de doute, aujourd’hui, ça a envoyé du gros !

VENIR DANS LE HAUT-GIFFRE

À moins d’habiter à Chamonix – et de remonter sur Cluses par l’A40 – ou les rives sud du Léman et, dans ce cas, de descendre sur Taninges par la D902, il y a une forte probabilité pour que vous rejoigniez le Grand Massif et Samoëns par l’A40 – depuis Genève : concerne la Franche-Comté et le Grand Est – ou depuis l’A410 – pour tout le reste. Il faudra prendre la sortie Cluses et suivre ensuite la direction de Taninges. Une fois Taninges rejoint, suivre la D907 en direction de Samoëns, cœur palpitant du Grand Massif.

Accès aux Chalets des Fonts

Dans le centre de Samoëns, il faudra suivre la direction de Sixt-Fer-à-Cheval en empruntant la D907. Une fois dans Sixt, tournez à droite par la D29 direction Salvagny. Dans Salvagny, juste après la chapelle, monter à gauche par la D29 en direction des Fonts. Au-delà de la fontaine un chemin carrossable succède à la route et conduit jusqu’aux chalets des Fonts.

LE BUET DEPUIS LES CHALETS DES FONTS : LE TOPO

Je dispose des traces GPX de l’aller et du retour de cet itinéraire. Si ça vous intéresse, merci de m’en faire la demande en commentaire.

Depuis le refuge emprunter le sentier balisé jaune qui remonte en direction du Pont des Mitaines. Franchir celui-ci, passer un lacet à gauche et, au prochain lacet (à droite), quitter le sentier pour une trace s’échappant à gauche en direction du fond d’un vallon (petit cairn). (1)

Remonter à flanc en rive gauche d’un torrent jusqu’à traverser celui-ci et amorcer une ascension plus abrupte en rive droite. La trace passe ensuite à flanc de marne puis, dans un lacet brusque, rejoint une croupe pentue qu’elle entreprend de gravir au moyen d’un sentier assez raide et sinueux. Aux abords des 1975m, la pente se couche un peu et rejoint de grandes pentes herbeuses dévalant sous le col des Chaux. (2)

La trace amorce un long arrondi nord-ouest pour traverser les pentes herbeuses et recouper le haut du ravin des Chaux. (3) La trace se poursuit brièvement en ascendance et à flanc dans les pentes raides du versant sud-ouest du Grenier de Villy avant de se perdre un peu et de poursuivre en mode ascension sauvage et directe dans l’axe de la pente jusqu’à surgir un peu à droite du point coté 2369. (4)

Le degré de pente faiblit et on récupère une vague trace se dirigeant d’abord NE, puis ENE, à travers les cailloux jusqu’à venir grimper dans un couloir rocheux desservant le raide versant est du Grenier de Villy. Un passage câblé y facilite l’escalade d’un ressaut rocheux. Poursuivre d’abord à flanc puis grimper plus sèchement jusqu’à une nouvelle trouée dans la crête. (5) Continuer en versant ouest, passer sous le sommet coté 2901 et prendre pied sur l’arête de la Mortine, au-dessus du glacier des Beaux. (6)

Gravir l’antécime coté 3004, dépasser l’abri de Pictet et conclure l’ascension jusqu’au sommet du Buet. (7)
Quitter le sommet par l’arête nord et une bonne trace jusqu’à un cairn massif au-delà duquel la pente se rompt brutalement. C’est le début de la descente technique jusqu’à la crête de la Montagne des Èves. Un câble y a été placé pour sécuriser la progression. On rejoint au pied une crête plus praticable qui se dirige vers la Pointe du Genévrier. Ne pas en amorcer l’ascension mais repérer à gauche une trace grise (8), dans les cailloux, qui descend en direction de Plan du Buet : la suivre.

Atteindre le poteau signalétique de Plan du Buet (9) et suivre la direction Grenairon par une trace cairnée qui suit d’abord la ligne électrique avant de s’en éloigner par la droite au niveau d’un pylône et d’un petit étang (point coté 2534). (10)

Se diriger en ascension progressive vers la Cathédrale dont on rejoint la base par une courte ligne de crête au niveau de (11).

À partir de là suivre une trace qui oscille entre le versant nord et sud des Frêtes du Grenier. Elle redevient un bon sentier tracé à travers des pans de pelouses peu avant le refuge de Grenairon qu’on finit finalement par rejoindre (12).

Retour : le lendemain, comptez en moyenne 3h à 3h45 pour redescendre jusqu’aux Chalets des Fonts par le PR balisé.

RECOMMANDATIONS PARTICULIÈRES & DIFFICULTÉ

Est-ce que c’est vraiment dur ? Oui !

C’est pas vraiment courant que des territoires m’invitent à réaliser des reportages sur des itinéraires de cette ampleur. Physiquement, déjà, le Buet met au pas l’essentiel des candidats avec son dénivelé positif hallucinant qui annonce une journée à placer sous le signe de la persévérance. Techniquement, ensuite, le terrain est loin d’être parmi les plus simples. La pente est souvent sérieuse et l’engagement réel. Le Buet c’est une ambiance et un cocktail de passages épiques. Ne le sous-estimez surtout pas. Gagner le sommet n’est pas une sinécure et exigera de l’humilité et de la patience.

Sachez vous protéger de toute défaillance éventuelle et gardez bien à l’esprit que le sommet n’est pas la fin : il faut absolument savoir gérer son jus pour le retour. Si j’insiste un peu plus qu’à l’accoutumée c’est que je m’y suis pris moi-même une claque monumentale. Peut-être à cause des 1500 mètres de dénivelé de la veille à Anterne, peut-être à cause, tout simplement, d’une saison entière de tournage dans les pattes… Reste que le Buet m’a retourné comme une crêpe et que ça faisait un bail que ce n’était pas arrivé. Attaquez-le avec une condition physique irréprochable et un mental d’acier. Autrement la journée pourrait bien vous paraître très longue – au mieux – ou désastreuse – au pire.

Est-ce que c’est vertigineux ? Ça peut oui.

La relation au passage aérien dépend de chacun(e). Reste que le Buet offre une arête nord assez raide dans un environnement qui pourra en impressionner beaucoup. Si vous n’avez jamais touché à un câble ou fait l’expérience d’un terrain d’aventure engagé en randonnée, ne faites pas du Buet un premier choix et allez vous entraîner un peu avant. Je sais pas moi : au Dérochoir par exemple ou au col des Deux Soeurs dans le Vercors ou encore au Ravin des Charbonniers dans le Caroux… Pour les autres, essayez d’arriver lucides sur ce passage qui se négocie plutôt bien à condition d’avoir un peu l’habitude d’évoluer dans ce genre d’ambiance.

Est-ce que c’est long ? Oui !

Le Buet depuis les Fonts n’a rien d’une balade de santé. Partez tôt, montez à l’économie en essayant de ne pas trop vous griller et, une fois l’arête nord passée, tenez un rythme alerte. Le but c’est de gérer son horaire pour éviter un risque d’orage en altitude et/ou d’arriver, épuisé, à Grenairon à la nuit après 14 ou 15 heures d’effort.

Je ne pars que si le créneau météo est bon alors ?

Plus que jamais : oui ! Le terrain n’est absolument pas propice à se prendre le brouillard, la pluie ou l’orage – ou la neige ! Au-delà du confort drastiquement réduit on parle là de sécurité. Tout peut arriver au Buet. On est à la frontière entre l’alpinisme facile et la randonnée engagée. Il convient donc de ne pas partir le sac vide le matin : vêtements chauds et imperméables, provisions en cas de coup de mou, eau, protections solaires se doivent de trouver une place ce jour-là dans le sac. Ça paraît tellement logique mais je préfère le répéter pour m’assurer que vous prenez le départ correctement équipé(e)s.

LE BUET : HÉBERGEMENTS ASSOCIÉS

Refuge des Fonts (testé et approuvé)

Un peu au-dessus du Nid d’Aigle, le chalet originel d’Alfred Wills de 1858, le refuge des Fonts est un témoin vivant de la vie en altitude dont cet ancien hameau était coutumier au siècle dernier. On y est accueilli par Nathalie et Benoît qui savent transmettre la passion qu’ils ont pour ce lieu hors du temps. C’est déjà la quatrième génération de gardiens qui se succèdent ici pour perpétuer la tradition de l’accueil. Le refuge se scinde entre un chalet « restauration » et un « dortoir » pouvant accueillir jusqu’à 32 personnes. On a passé un très agréable moment avec Benoît, à parler de tout, de rien, de nos vies, de la vallée et de l’histoire de l’alpage. Une authentique pépite où infuse l’amour de montagne. Infos et réservations : 04.50.34.12.41 ou refugedesfonts@gmail.com

Refuge Grenairon (testé et approuvé)

Arriver au Grenairon quand on a bataillé avec le Buet toute la journée est un authentique soulagement. Mais quand vous voyez comment on y est accueilli et comment on y mange trop bien, ça dépasse toutes les espérances. Que vous prévoyez de faire le Buet – ou une autre course – ou que vous en reveniez, ne passez pas à côté d’une nuit au Grenairon, ça vaut vraiment le coup. Vous y savourerez peut-être, comme nous, le spectacle d’un coucher de soleil par-delà les sommets couronnant, à vos pieds, la vallée du Giffre. Le refuge – l’un des tout premiers de Sixt, c’était en 1910 ! – est également doté de tentes dômes géodésiques pour passer une nuit à regarder les étoiles ! Un chouette complément aux 5 dortoirs de différentes capacités. Les tarifs démarrent à 47 euros en demi-pension, petit déjeuner inclus. Réservation en ligne recommandée ou téléphone : 04 50 34 47 31, mail : contact@grenairon.com

Remarque : les informations données dans ce topo engagent uniquement la responsabilité de l’utilisateur/rice sur le terrain qui saura les adapter à son niveau et à son expérience. Carnets de Rando ne saurait être tenu responsable de tout accident survenant suite à un mauvais usage de ce topo ou à une mauvaise appréciation du niveau du/de la pratiquant(e) par rapport à celui requis.
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2 Comments

  1. eric b Répondre

    Bonjour,
    Bravo pour le sommet et votre article. Souhaitant faire le Buet cet été, je suis intéressé par la trace gpx si vous voulez bien la partager.
    Cordialement,
    Eric

    1. carnetsderando Auteur de l'article Répondre

      Salut Éric,

      Pas de chance j’étais en vacances et quand je suis en vacances je débranche entièrement : pas de réseau, pas de blog, nada. Si tu as encore besoin de la trace dis-le moi je te l’envoie mais passe plutôt par mon mail : contact_at_carnetsderando.net

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